IV - DANS LE TUMULTE DES GRÈVES
LITTERATURE
19 01 2020 - 16:37
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORIDINAIRE
IV - DANS LE TUMULTE DES GRÈVES

Pendant les grèves qui paralysèrent, pendant plusieurs mois, la totalité des établissements de l’éducation nationale depuis l’université jusqu’au collège, il nous incitait à ne pas se trouver dans les endroits qui facilitent la visibilité, il nous conseillait de nous fondre dans la masse afin d’être invisibles et donc pas être du tout vulnérables. Il m’arrivait contrairement à nos amis algériens qui s’acculaient à la neutralité en raison de leur nationalité étrangère, de prendre, par hardiesse, témérité, aventurisme mal contrôlé ou peut être par patriotisme, les devants de la scène. Il me souvient encore ce sentiment étrange par sa rareté, mais injectant une bonne dose de bonheur dans nos cœurs, que nous éprouvions lors des manifestations au sein du lycée. Une après-midi, suite au refus catégorique des élèves de rejoindre leurs classes, les responsables de l’établissement décidèrent, sans doute en application des consignes des autorités en charge de la sécurité, de nous parquer dans la cour du lycée après avoir fermé toutes les issues en prévision de tout débordement dans la rue. Nous étions des centaines serrés les uns contre les autres dans un espace réduit. Un sentiment de proximité, de partage, de fraternité me semblait nous envelopper tous. Nous nous laissâmes emporter par cette conviction qu’au-delà des individualités il existe un sort commun, une destinée qui ne fera aucune distinction entre nous. Des slogans fusaient, certains politiques, d’autres revendicatifs d’une meilleure situation au lycée ou fustigeant les dirigeants de l’établissement. Emporté par l’enthousiasme communicatif qui étendait ses ailes sur ce rassemblement qui resta jusqu’au bout pacifique, je fus, fortuitement, emporté par je ne sais quel courage ou quelle folie suscités par mon inconscience. J’exultais ! Et pendant que l’expression des slogans était entrée dans une phase de répit, je ne pus me retenir d’expulser presque involontairement, comme une boule qui m’était longtemps restée dans le gorge, le cri de « vive la république!» Ce fut un coup de tonnerre qui fit régner, pendant quelques secondes, un silence complet et surtout accablant. Un silence qui me traversa le cœur, l’esprit et tout le corps comme une forte décharge électrique, qui faillit me faire défaillir. Le silence tortionnaire ne dura, heureusement qu’un bref instant, le temps que les manifestants réalisent que cette revendication, tout autant qu’elle fût la leur elle n’était, cependant, ni opportune, ni pertinente dans un moment chargé de tensions et d’incompréhensions. Les slogans plus expressifs des revendications d’actualité reprirent de plus belle et les battements de mon cœur ralentissaient en disproportion avec l’ardeur avec laquelle se succédaient des revendications exprimant le mécontentement au sujet d’un système scolaire jugé inadéquat aux aspirations des enfants du peuple.

Lors d’un autre grand rassemblement pendant lequel les élèves exigeaient d’entrer en discussion avec l’administration pour lui faire connaitre leurs demandes irrévocables, je me présentai comme candidat à leur représentation auprès de la direction du lycée pour négocier nos revendications que peu de protestataires parmi cette immensité de personnes connaissaient, car, jamais, il n’y eut de concertations pour les formuler. Faute d’une bousculade des candidats nous fûmes trois à être retenus. L’administration nota nos noms et nos classes respectives. Mais il n’y eut aucune discussion ni la moindre réunion avec l’administration. Cependant, quelques jours après que l’agitation fut calmée, sans pour autant que les cours reprennent, je fus convoqué alors que je me trouvais encore à l’internat, par le commissariat de police de la ville. On me prit en photo de face et de profile, on remplit une fiche de renseignements me concernant et on me libéra sans le moindre soupçon de vouloir m’inquiéter, du moins sur le moment. Pour l’avenir, Dieu seul le connaissait.

Nous étions fin février. La grève avait perduré et s’était enlisée au point où le lycée fut fermé tout le restant de l’année scolaire. Nous les internes nous fûmes renvoyés chez-nous dans des fourgons des forces auxiliaires, encadrés comme des criminels par des moukhaznis qui se gaussaient de nous en nous décochant des sarcasmes acérés, insinuant l’emploi de la violence. Sûrement que c’est par inexpérience face à des événements inhabituels dans la ville que les forces de l’ordre nous préservèrent de coups de matraque et autres maltraitances qui furent souvent le lot des grévistes ailleurs dans les grandes villes comme Oujda. Nos parents furent convoqués en pleine nuit pour nous réceptionner directement dans les locaux de la caïdat. Le Califat (l’adjoint du caïd), dans un discours plein de menaces trouva l’occasion fort favorable de tancer nos parents pour laxisme caractérisé envers leurs progénitures. En guise de conclusion, il nous assigna tous autant que nous étions à résidence sous la surveillance de nos propres parents. « Vous en répondrez sévèrement, à toute infraction à cette mesure clémente, leur dit-il.» Nous nous installâmes dans une inactivité soucieuse.

»» à suivre


art. n° 1180











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