V - L’INCERTITUDE DU BAC
LITTERATURE
19 01 2020 - 16:38
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
V - L’INCERTITUDE DU BAC

Nous étions en terminale du baccalauréat, l’année charnière, cruciale. Nous ne savions que faire ? Sur quelle situation cette fermeture des établissements allait-elle déboucher ? Une année blanche où l’on recommencerait depuis le début ? Un examen impromptu auquel nous nous n’étions nullement préparés ? Mêmes ceux qui, précautionneux et soucieux de ne pas être pris à la gorge par une décision, certes, irrationnelle, mais vengeresse d’une administration plus soucieuse de la sécurité des institutions politiques que de la formation de sa jeunesse, ne pouvaient se mettre, sérieusement, à la révision du programme. À l’incertitude de l’issue du bras de fer engagé entre l’administration et la jeunesse scolarisée, s’ajoutait un handicap insurmontable. Il s’agissait du fait réel et incontournable pour la grande majorité des grévistes, de ne pas disposer d’un programme complet. Les cours s’étaient arrêtés au début du mois de février. Il manquait les cours de plus de la moitié de l’année scolaire. Se débrouiller par le truchement d’une bibliothèque ? Il n’y avait pas — et il n’y en a pas, non plus, maintenant— de bibliothèque ou de quelque chose qui pouvait en tenir lieu. On ne pouvait compter que sur les cours que nos professeurs nous dictaient, des fois sans nous en donner la moindre explication. Surtout la matière de philosophie qui nous était enseignée par un coopérant français, dont le visage était mangé par une barbe rousse et qui ne relevait sa tête d’un manuel duquel il nous abreuvait de termes et de citations dont nous n’en comprenions même pas le vocabulaire, que quand la cloche sonnait la fin de la séance de torture philosophique. L’incertitude nous rangeait surtout à l’approche du mois de juin, le mois d’organisation des examens. On spéculait, on supputait, et même qu’on pariait sur la tenue ou non de l’examen du bac. C’était le seul sujet de discussion des candidats potentiels à cet examen. J’avais la peur au ventre, parce que je ne supporte pas l’échec dont je suis, même en partie, responsable. Pour me réconforter, le temps que durait la discussion que j’engageais avec des camarades, je n’hésitais pas, au point de frôler le harcèlement, de leur poser sempiternellement la même question : l’examen aura-t-il lieu ? Je me souviens encore de cette réponse typique que me donnait un camarade que je pensais être introduit dans les hautes sphères ahfiriennes, il me disait : «écoute moi bien, je te le jure par Allah le très haut et l’omnipuissant, que cette année est blanche comme l’est ma chemise celle-ci, en pinçant entre l’index et le pouce sa chemise, qui était, en effet, blanche comme neige.»

L’été vint. La chaleur excessive ajoutait au découragement. On passait le temps, quand on ne pronostiquait pas sur la décision que prendraient les responsables, à jouer aux cartes, surtout au rami. Avant de commencer le jeu et tout de suite après l’avoir arrêté, la hantise de la question ne nous lâchait plus. Le climat politique et social, dans l’ensemble du pays était malsain. Le roi avait échappé à une tentative de putsch militaire qui avait, par le désastre humain et politique qu’il produisit — des centaines de victimes civiles et militaires, une armée déstructurée, écrémée de ses hauts gradés (1), des arrestations par centaines dans les rangs des cadets de l’école militaire qui avait fourni les troupes pour exécuter ce méfait militaire— mit le pays à mal.

Plus la date anniversaire de ce putsch —le 9 juillet— approchait, plus on redoutait qu’une autre épreuve aussi désastreuse frappât le pays. Les responsables politiques qui redoutaient plus que tout autre cette funeste date, qui pourrait être l’élément déclencheur de troubles sociaux initiés par les jeunes scolarisés que la fermeture des établissements scolaires avait désœuvrés, s’ingénièrent d’organiser, pour détourner leur attention, l’examen du baccalauréat le 10 juillet, faute de pouvoir le faire le 9 juillet, qui était un dimanche. Tout s’était passé selon leurs prévisions les plus optimistes. Nous reçûmes la convocation qui nous éberlua, car personne ne s’attendait à ce qu’une année scolaire perdue à plus de la moitié soit sauvée in extremis.

Les candidats subirent les épreuves l’une après l’autre pendant quatre jours et les résultats furent communiqués vers le début du mois d’août. Ainsi tout semblait avoir été rentré dans l’ordre, mais un ordre précaire pour les plus hautes autorités du pays, car le 16 août, une autre tentative de coup d’état militaire, secoua le pays. Heureusement que les deux tentatives furent un échec. La chape de plomb que nous subissions était très lourde, très pesante. Nous suffoquions, notamment les jeunes, dans cette atmosphère politique et sociale, faute de la moindre liberté sauf celle de manifester un soutien à l’autorité suprême. D’ailleurs quel téméraire oserait-il prononcer en public le nom du roi sans lui adjoindre un attribut élogieux? La méfiance de tout et de tous était devenue une nature essentielle chez les marocains qui inventèrent des oreilles pour les murs. Tous se prodiguaient la prudence et surtout de surveiller sa langue car les murs avaient des oreilles et donc ils pouvaient rapporter aux autorités ce qu’ils entendaient. Cette chape avec toutes ses pesanteurs politique, administrative, économique, sociologique, psychologique était loin d’équivaloir les actes cruels et criminels accomplis sous l’autorité de militaires assoiffés de pouvoir, d’autorité et de domination.

..
(1)- Les principaux hauts officiers accusés d’avoir trempé dans le putsch furent fusillés sans le moindre procès à la veille de la fête de l’Aid Al Adhha et leur exécution fut transmise en direct sur les ondes de la radio nationale.


art. n° 1200











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