VI - LE BAC SAUVEUR
LITTERATURE
19 01 2020 - 16:39
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
VI - LE BAC SAUVEUR

1 . En route vers le commissariat

Nous eûmes notre bac et la fierté qui va avec. Les portes de l’avenir nous étaient grandes ouvertes pourvu que l’on puisse, pendant les études universitaires, souffrir économiquement et socialement le martyr pour accomplir l’offrande propitiatoire qui faisait gagner cette faveur.

Avant même la fin de cet été nous avions l’occasion de tester la valeur du diplôme que nous empochions. Mahmoud et moi, les deux inséparables, étions, un soir avant même l’appel à la dernière prière en train de deviser, dans la pénombre due au mauvais éclairage de la rue, au coin de sa maison, en compagnie d’un autre ami et voisin de notre âge mais qui peinait encore à quitter le collège. Même s’il était moins « savant » que nous, cet ami pensait avoir un meilleur motif de s’enorgueillir : il allait partir en Europe. En effet, il attendait l’arrivée imminente, grâce à l’entremise de son frère immigré en Allemagne, un contrat d’embauche dans la même société où travaillait son frère. Nous devisions de tout et de rien, nous nous racontions aussi, en chuchotant, les dernières blagues politiques qui nous permettaient d’entretenir le filon de liberté qui nous empêchait de nous étouffer sous la lourde chape qui nous écrasait d’un poids que nous pensions immuable, éternel, au point de penser que notre sort était un châtiment fatal (divin ?) d’être né dans ce pays. Soudain, nous sentions plus que nous ne voyions, passer, courant à toutes jambes, à notre proximité, trois individus plus ou moins de notre âge. La sérénité que nous conférait notre statut social, et surtout notre innocence présumée, ne nous incita guère à nous poser la moindre question à propos de cette cavalcade impromptue. C’est alors que, moins d’une minute après on sentit des mains nous empoignaient les épaules. Ce furent deux policiers haletants. Nous les reconnûmes rapidement, car, en plus du fait que l’effectif de tout le personnel du commissariat ne dépassait pas la dizaine, à l’exception d’un vieux gardien de la paix, qui avait obtenu cet emploi en récompense des services qu’il rendit à la nation pendant la période coloniale, tous les autres, s’illustraient, avec une émulation exemplaire, par un investissement intensif pour mériter la palme de la sévérité. Puis une voix saccadée nous lança : « Ah ! Vous vous croyez plus malins que nous ! Allez au poste ! Et d’abord vos pièces d’identité, ajouta l’autre voix... » Abasourdis, nous restions comme paralysés pendant quelques secondes. Aucun de nous n’avait une pièce d’identité. L’un après l’autre nous confirmions l’absence de tout élément matériel pouvant nous identifier, cependant nous arguions de notre proximité de nos maisons respectives et surtout que nous étions adossés au mur de la maison de Mahmoud. Celui-ci, calmement mais en vain, essayait d’expliquer aux deux policiers qu’ils n’avaient que lui accorder le temps d’entrer chez lui pour apporter de quoi justifier son identité. Nous, autres, faisions de même en arguant de la proximité de nos foyers familiaux. Rien n’y fit ! Comme des brebis, ils nous conduisirent devant eux en direction du commissariat. Heureusement qu’il faisait noir et que les rues étaient pratiquement désertes et surtout qu’ils ne nous avaient pas menottés. Autrement, notre situation misérable aurait alimenté les conversations pendant plusieurs jours. Elle serait devenue une histoire racontée selon toutes les variantes que les rapporteurs lui auraient donnée au gré de leurs inspirations. C’est en se gaussant de ce qu’ils pensaient être notre idiotie que nous comprissions qu’ils commissent une méprise en nous confondant avec les trois fuyards qui passèrent à côté de nous. Alors, sûr de leur erreur monumentale, j’entrepris la discussion suivante avec le plus âgé des deux sbires qui donnait une forte impression qu’il était le plus gradé et donc le supérieur. Il était aussi le plus illustre d’entre tous ses collègues, par sa notoriété dans la pure méchanceté qu’il déployait contre les paisibles habitants de la ville et tout particulièrement à l’encontre de la jeunesse. Il faut dire que c’était une hardiesse caractérisée, un risque énorme que d’essayer de discuter avec un agent détenteur de l’autorité. Le pire c’était qu’avec celui-ci une initiative pareille ressemblait à une prise de risque inconsidéré. Une telle attitude, à l’époque, se concevait comme un affront impardonnable à l’autorité et sévèrement punissable.
—« Ah! Je leur disais, vous nous prenez pour les trois fuyards qui vous ont échappés ! Excusez-moi, mais vous vous trompez lourdement. Nous, nous discutions entre nous, on passait le temps...Effectivement nous avons vu les trois personnes passer en courant, cependant nous ne savions pas qu’ils vous fuyaient. Et puis, comme nous ne faisions aucun mal et qu’on n’avait rien à nous reprocher, nous n’avions aucune raison de nous sauver.»
—« C’est cela ! répondit-il, Ce n’est pas trois petits lascars de petite envergure comme vous qui puissent me berner moi qui ai 20 ans de service à la police derrière moi ! Allez ! Marche et on verra au commissariat... »
Cette menace énigmatique, qui augmenta le rythme de battement de mon cœur ne me découragea guère et je poursuivis mes efforts de le convaincre de notre innocence.
—« Mais, sincèrement, dis-je, pensez-vous que si nous voulions fuir, vous auriez pu nous rattraper ? »
—« Mais ma foi tu te prends pour qui ? Tu aurais fui ! Eh bien j’aurais sorti mon pétard et t’aurais tiré une balle entre les jambes...Alors là tu te serais gelé sur place. »

2. Dans le commissariat

A ce stade de la discussion nous arrivâmes au commissariat. C’était une vieille bâtisse à un étage, dont la façade donnait des signes de délabrement et à la porte de laquelle se tenait en faction un agent de police. On nous introduisit dans le couloir. Nous nous y mettions à la queue leu leu, épaule contre le mur, en attendant notre sort pour lequel nous n’étions pas prêts à parier un douro (5 centimes). « Que va-t-on faire de nous ? Va-t-on nous faire payer pour les trois fuyards qui étaient peut-être des voleurs ? Ou pire encore qui auraient commis un crime lès majesté ? Ils nous firent languir pendant un long moment, qui nous parut une éternité, histoire de nous faire craquer les nerfs. Nous n’osions même parler entre nous. Nos visages rivalisaient de pâleur avec la lumière diffusée par une ampoule qui semblait avoir perdu de sa vigueur. Soudain nous entendîmes des pas venir. Nos cœurs palpitèrent au rythme de ses pas qui s’écrasaient lourdement sur le sol. J’allongeais mon cou pour en savoir plus et je vis le plus gradé des deux agents qui nous ont escortés, se diriger vers une table sur laquelle trônait une vieille machine à écrire mécanique, entourée de papiers en désordre. Il s’y assît, se racla la gorge à deux reprises, prît deux feuilles vierges entre lesquelles il intercala un papier carbone et installa l’ensemble sur le chariot de la vieille machine. Il toussota, puis nous héla : « Venez là ! » Nous nous regardâmes pour savoir lequel de nous trois avait assez de courage pour prendre la tête de cette expédition vers le redoutable sort qui nous attendait. Puis simultanément nous nous avancions vers la table où trônait notre geôlier. Mahmoud, qui se concevait comme le plus sage de nous trois, me bouscula et passa avant moi pour éviter que ma hardiesse ne nous fasse précipiter dans l’irrémédiable. Mais de peur de nous faire réprimander pour avoir traîné les pieds, nous nous présentâmes presque en même temps devant le policier, en accordant à Mahmoud une avance de quelques centimètres. L’agent pianota quelque chose sur sa machine puis lui demanda d’un ton solennel : « Ton nom et prénom ? » Mahmoud déclina son identité complète comme s’il avait l’habitude des procès verbaux. Le policier actionna le chariot pour lui faire effectuer un retour puis enchaîna ses questions auxquelles notre ami répondait avec une modestie exemplaire. Enfin vint la question salvatrice : « Es-tu scolarisé ? » Avant même que Mahmoud ne réponde à la question, je saisis l’occasion en vol et lui assène cette réponse : « Il a obtenu le bac et moi aussi... » Je n’osai pas parler au nom de notre ami candidat à l’immigration de peur de gâcher la surprise qui me donna des ailes et qui avait mis le policier K.O. C’et le cas de le dire ! Il retira ses mains du clavier de la machine à écrire, les joignit sous son menton, écarquilla ses yeux et resta interdit quelques secondes, puis il reprit : « Vous avez le bac ? Mais c’est formidable ! Et que faisiez-vous dans la rue, ajouta-t-il ? Quel soulagement ! Non seulement il n’en revenait pas d’avoir en face de lui des bacheliers, mais il semblait avoir complètement oublié le motif pour lequel il nous avait conduit au commissariat comme trois brebis égarés. Sur un ton dénotant le calme et la sérénité et frôlant la courtoisie —il ne pouvait se permettre cette qualité, le maintien de son autorité à un niveau qui inspire la crainte la lui interdisait—, il me demanda mon nom. Je le lui déclinai. Surement pour me faire oublier la rudesse avec laquelle il m’avait traité au cours du trajet vers le commissariat, il se montra curieux de savoir si j’avais un lien de parenté avec quelqu’un de sa connaissance qui portait le même nom que moi. Je lui précisai qu’il était mon cousin, même si en réalité, il n’était qu’un cousin éloigné.


3. Les disparitions

Ses investigations s’arrêtèrent là et le rapport qu’il avait entrepris de rédiger échut dans la corbeille à papier qui était pleine à ras-bord. Il tira ensuite de son paquet de cigarettes une sèche qu’il calla fermement entre ses lèvres, sortit de la poche de sa veste une boîte d’allumette, l’alluma et en tira une bouffée de fumée, qui, quand il la rejeta, envahit presque toute la pièce. Il nous fixa l’un après l’autre et nous tint le speech suivant : « c’est des jeunes comme vous que l’on peut être fier. Il n’y a que le sérieux qui paie; ne vous mêlez pas de ces affreuses canailles qui cherchent à détourner les gens du droit chemin. Ne les écoutez surtout pas. Persévérer dans vos études car bientôt, inchallah, c’est vous qui dirigerez le pays... » Il voulait surtout dire que nous occuperions des emplois publics. Têtes baissées, signe de consentement et aussi de soumission, nous écoutâmes son discours avec un désir dissimulé de quitter le plus tôt possible, ces lieux qui ne suscitaient en nous que la peur de la torture, de la séquestration et de l’emprisonnement, avec l’humiliation et l’indignité sociale en prime. Nous prîmes congé de lui avec une révérence affectée. En rentrant chez-nous, mes deux copains essayaient de comprendre ce qui nous était arrivé en disséquant cette aventure qui, je pensais, nous avait engagés dans un tourbillon qui aurait pu être fatal pour nous tant physiquement que moralement. Je remerciai Dieu et demandai à mes amis de faire de même. Même si je pensais fermement que Dieu en nous dotant de la raison, Il nous a donné le meilleur moyen qui nous permette de chercher et trouver le bien pour nous-mêmes et pour les autres.

En effet, pendant que nous attendions dans le couloir de ce lugubre commissariat, ma mémoire me restitua des faits horribles. Il m’était venu à l’esprit deux cas sinistres que je n’ai, jusqu’à présent, jamais pu oublier. Le premier fut la disparition à jamais d’un voisin qui était aussi un ami de mon grand-père. Il reçut une convocation du commissariat. Il pensait que c’était pour une affaire courante, banale au point où il voulut se faire accompagner par mon grand-père. Celui-ci exhiba un empêchement, qui fut peut être une intervention du hasard qui voulut qu’il ait une longue vie, car notre voisin était entré dans le commissariat et n’était jamais retourné chez-lui auprès des siens. Nul ne sut et ne sait jusqu’à nos jours ce qui était arrivé à ce bon père de famille. Le deuxième cas touchait directement ma famille. Au milieu des années soixante, j’allais avoir 8 ou 9 ans quand je déduisis des conversations de ma mère avec les autres membres de la famille, que mon grand-père maternel, avait lui aussi disparu suite à une convocation écrite ou verbale qu’il reçut des autorités. Quelques mois après je le revis, plusieurs fois parce que je lui portais à manger, allongé sur un lit d’hôpital couvert partout de pansements comme si on avait voulu en faire une momie égyptienne. Il avait de la chance de ne pas être passé au compte perte et profits. Cette sinistre pratique qui fut inaugurée au début des années soixante continua jusqu’à tard dans le dernier tiers du siècle dernier. Elle était allée en se renforçant et en acquérant une ampleur et une vigueur qui terrifièrent même les candidats au martyr de la liberté et de la patrie.

Nous nous séparâmes au misérable coin où nous eûmes été embarqués et chacun de nous prit la direction de chez-lui.

» » à suivre


art. n° 1216











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