VII - LES ANNÉES DE PLOMB
LITTERATURE
14 01 2020 - 22:06
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
VII - LES ANNÉES DE PLOMB

Ces années de plomb nous marquèrent du sceau indélébile de la peur d’exprimer librement notre pensée. Nous nourrissions et continuons à nourrir, par un réflexe qui sort des ténèbres de notre inconscient, une forte suspicion envers tout ce qui touche de près ou de loin au makhzen. On le redoutait, on s’échinait pour que notre tête ne dépasse pas celle des autres, de peur qu’elle soit impitoyablement fauchée par l’épée du makhzen qui égalisait, sans état d’âme, toute proéminence volontaire, inconsciente ou même supposée ou faussement dénoncée. Comment ne pas redouter un régime dont le chef proclame solennellement qu’il était prêt à sacrifier le tiers du peuple pour la tranquillité des deux tiers restants ? Je me remémore jusqu’à présent cette réponse que ce même chef d’état fit à un journaliste français —D’ailleurs il était interdit par la coutume, mais surtout par la réaction violente de chef d’état à toute velléité qui aurait animé un journaliste marocain, quelque soit le niveau élevé de sa compétence, de le questionner— qui lui posait la question de ce qu’il déciderait si un ou plusieurs de ses ministres rechignait à exécuter un de ses « éminents » ordres. Elle était aussi tranchante que l’épée qu’il faisait peser sur les nuques de l’ensemble de la population marocaine. Il lui répondit : « Eh bien je les remplacerais par mes cuisiniers ! » Quelle morgue autocratique ! Quelle arrogance royale ! Quel mépris majestueux ! Pour faire pièce à cette ambiance infernale, nous entrâmes dans une sorte d’autisme. Nous refusions la réalité telle qu’elle se déroulait sous nos yeux, notre communication avec autrui était réduite aux banalités et nous nous réfugions dans un vague espoir que nous donnait l’écoute clandestine, quasi assidue, de radios étrangères, principalement celles des pays connus pour leur animosité pour le nôtre. On s’attroupait entre amis en toute confiance autour d’une mini radio transistor 6, cependant tous nos sens restaient vigilants pour ne pas être surpris par un inconnu ou un quelconque individu dont la confiance n’avait pas été formellement attestée. Toute mauvaise information touchant le régime politique nous réjouissait et éclairait d’un rayon de lumière nos cœurs assombris par le manque de liberté et la répression qui s’abattait sur le pays.

Le passage du lycée à la faculté et donc de la situation d’élève à celle d’étudiant était l’occasion de développer une conscience politique. Le cloisonnement qu’imposait une petite ville est vite enrayé par le flot d’informations et d’apprentissage sur le tas que la fréquentation de jeunes venus d’horizons divers pourvoyait les uns aux autres. Il y avait aussi, le militantisme politique qui s’exerçait par le prosélytisme des partis politiques et des syndicats étudiants puissants par le nombre des adhérents et le fort degré de politisation de ses dirigeants. Une formation politique accélérée s’effectuait en quelques mois de fréquentation de l’université. Tout cet attirail de circonstances contribuait à chauffer les esprits et à leur donner la sensation illusoire d’avoir une plus haute opinion de leurs possibilités que ne le laissait voir la réalité du rapport de forces entre la puissance gouvernementale et la contestation estudiantine nationale. La première faiblesse de ce mouvement étudiant résidait dans la faiblesse de leur nombre et de celui des grandes villes disposant d’un enseignement universitaire — à l’époque seules deux villes, en l’occurrence Rabat et Casablanca, disposaient d’un système universitaire moderne— D’autres facteurs contribuaient à fragiliser ce mouvement qui était en perpétuel affrontement avec le système politique : tels que le dénuement de la grande majorité des étudiants, ayant accédé à ce statut après l’indépendance, et de leurs familles qui fondaient tous leurs espoirs sur eux pour les extraire de l’état de pauvreté qui les écrasait. La manipulation de ce syndicat étudiant par des organisations politiques à des fins partisanes ou d’instrumentalisation contre le système politique... Toutefois, un fait est certain: une fougue incompressible jaillissait de nos aspirations que nous justifiions, dans notre représentation des choses, par la valeur du capital humain que nous représentions grâce à nos sacrifices pour acquérir des connaissances et un savoir utile pour le pays. Des sacrifices qui, selon notre entendement, devait nous procurer une immunité locale dans notre petite ville, notamment à l’occasion des vacances que nous passions inéluctablement dans nos familles. N’étions-nous pas les futurs cadres du pays ? Ceux qui fatalement trôneront sur les imposants fauteuils, injustement occupés par des incompétents ignares, qui pratiquaient le népotisme, la corruption et opprimaient les pauvres, dont nous sentions un devoir de leur rendre justice. Nous nous considérions comme les vengeurs de ces masses démunies de tout droit et qui ne connaissaient que des devoirs et le premier d’entre ceux-ci était d’obéir tête et yeux baissés.

»» À suivre


art. n° 1227











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