VIII - UN VIDE CULTUREL ABYSSAL
LITTERATURE
19 01 2020 - 16:29
175 lectures



DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
VIII - UN VIDE CULTUREL ABYSSAL

L’immunité locale dont nous jouissions ne dépassait le cadre de la compétence des autorités locales. Nous étions mieux servis que la masse lorsque nous avions besoin de l’administration locale, exonérés de soudoyer pour obtenir un quelconque document administratif, mais ce privilège réduit ne nous libérait pas de l’écrasement de la chape de plomb qui pesait sur l’ensemble du pays. Bien au contraire, selon certains points de vue, nous étions les mieux placés pour être suspectés de militantisme antisystème. Ce qui nous valut ce scepticisme, c’est la liberté d’esprit que nous gardions à l’égard du conformisme ambiant tant à l’endroit des strates dirigeantes que de la société en général. Une telle attitude nous la devions surtout à notre jeunesse qui était un aiguillon de s’indigner face à l’injustice et qui nous portait à critiquer les puissants et l’abus de pouvoir qu’ils exerçaient de façon exubérante. Notre attitude désinvolte était due à une perception de crise de la réalité sociale et idéologique du pays et que nous essayions de dénoncer vaille que vaille, ne serait-ce —c’était le plus que nous pouvions— qu’entre nous, lors des réunions que nous tenions loin des yeux et des oreilles même des murs. En effet, nous choisissions pour libérer notre parole la périphérie de la ville qui n’était encore que champs de céréales au printemps et étendues de chaume en été.

L’ennui nous guettait à notre retour dans notre petite ville, pendant les grandes vacances d’été, qui, presque, duraient de mi- juin à, environ, fin octobre. Le vide culturel abyssal, le manque de moyens et des lieux de distraction, acculait la jeunesse à végéter de longues heures dans les cafés, occupée à boucler sa présente journée dans l’attente d’une autre similaire, qui poindra le lendemain dans des circonstances comparables. Hier, aujourd’hui et demain se ressemblaient à perdre la notion du temps qui s’écoule. Mahmoud et moi étions vraiment différents de cette catégorie de jeunes et nous refusions cette façon de mener sa vie. Je ne sais pas si c’est notre nature propre ou beaucoup plus le manque de moyens pour y satisfaire qui nous éloignait de ce mode de vivoter. Toujours est-il, nous prenions exemple sur d’autres jeunes — fort peu nombreux— qui avaient à leur actif quelques années, de plus que nous, d’études supérieures.

Dans l’attente de la reprise des cours à la faculté, nous éprouvions une prédilection, toute particulière pour les balades nocturnes. Nous dormions jusqu’à tard dans la journée pour nous armer d’un bon repos afin de pouvoir s’attaquer à ces balades pédestres enveloppés par la nuit qui nous abritait sous son doux manteau et nous conférer la liberté de parole que nous ne pouvions avoir pendant notre activité diurne.

Sans divertissement qui aurait pu nous soustraire à la banalité de notre quotidien et sans foi solide en la religion, qui nous aurait permis de supporter avec résignation notre quotidien fade, nous avions développé, une passion dévorante de réformer, par le verbe, le monde et d’abord notre pays. Nous nous délections à le démonter en pièces, à le remonter, en l’ajustant à nos aspirations juvéniles et surtout aux bribes que nous avions glanées d’une idéologie supposée égalitaire, démocratique et émancipatrice de l’homme de l’asservissement auquel il était soumis par son semblable, très en vogue pendant les années de notre jeunesse.

»» À suivre...


art. n° 1235











CONTACT
Contactez RÉFLEXIONS ET ANALYSES
Maroc - France
issamy@ahfir.eu

© 2020 - issamy.ahfir.eu