IX - DANS LE GIRON DE LA NUIT
LITTERATURE
28 01 2020 - 12:30
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
IX - DANS LE GIRON DE LA NUIT

Partie 1 : Le feu de l’optimisme

Le silence de la nuit nous ouvrait grandes ouvertes les portes du rêve et nous nous en donnions à cœur joie. Il était autant simple et bon de se créer un monde à soi que l’espoir borde de tous les côtés. Un monde bien savouré et dégusté dans ses moindres instants même s’il était itératif et surtout irréaliste mis en rapport avec le contexte prévalent. La balade nocturne était devenue notre grande occupation. Elle était devenue pour nous un rite quasi religieux. Nous l’entamions vers vingt deux heures, soit après le repas du dîner en famille auquel nul ne pouvait s’y soustraire. Le repas en famille faisait partie de cet ensemble de codes que nul ne pouvait se permettre d’enfreindre. Ce rituel nocturne qui nous conduisait extra-muros, nous mettait hors d’atteinte de cette mainmise psychologique, cette chape de l’autorité quelle ait été parentale, sociale... Nous pouvions ainsi, à l’abri de tout risque, tranquillement, défaire et refaire le microcosme ahfirien, la société marocaine et même le monde entier. Deux cibles concentraient notre critique : la politique nationale et les pratiques et croyances socioculturelles de la société marocaine à travers le prisme ahfirien. Nous dénoncions l’arriération, la réaction et l’irrationalité auxquelles était soumise la société en nous référant à nos concepts que nous pensions qu’ils étaient conformes à la raison, à la vérité, à la justice, à la démocratie. C’est l’individu que nous voulions émanciper pour qu’il puisse entrer de plain-pied dans la modernité. En cela, il faut dire que nous n’étions guère différents des autres jeunes. Mais savions-nous réellement ce que ces concepts renfermaient comme complications, comme enchevêtrements ? La fougue de la jeunesse devait être à même de parer à toutes ces difficultés.
Dans le calme de la nuit que n’altéraient que quelques aboiements sporadiques de chiens errants, mais qui s’y inséraient comme des gammes enchantées et enchantantes, une sensation de félicité nous submergeait, elle nous enveloppait pour nous mettre à l’abri du doute ou du regret. Nous goutions à une réelle liberté même si elle ne durait que le temps que la nuit tisse sa noirceur sur la ville.

Les moissons étaient finies depuis longtemps. La lune éclairait les vastes espaces qui étaient couverts de chaumes et que les habitants encore sous l’emprise du mode de vie rural et leurs petits troupeaux dépouillèrent au ras du sol.

Chaque nuit, comme dans une pièce de théâtre à succès, nous jouions le même rôle, les mêmes scènes, les mêmes actes. Nous ressassions, quasiment, à l’infini notre rôle de réformateurs d’une société décadente, de mœurs arriérés dépassés par l’évolution et les changements introduits par la modernité. Nous attendions impatiemment que l’étau politique se desserre autour d’une population prise en otage par un régime politique autoritaire et par ses propres croyances que ce régime instrumentalise pour asseoir sa forme théocratique. Comme la nuit et à son rythme, sans lassitude, ni épuisement nos désirs se répétaient. Ils étaient les mêmes, certes, mais différents dans nos cœurs assoiffés de liberté, de justice et de démocratie. Une sensation de soif intense et insatiable d’une vie meilleure marquée au sceau de l’émancipation, nous tenaillait. Notre jeunesse nous mettait sur une voie éclairée par l’espoir ; un espoir naïf ou plutôt niais, que notre esprit simpliste concevait loin des complications de la réalité. Prendre la mesure des contraintes du réel, ne nous était pas encore accessible. C’est ce réel que nous ne voyions que sommairement que nous fuyions dans la nuit. Nous avions la tête plongée dans les efforts pour réussir nos études, nous ne connaissions que fort peu le jeu politique qui se tissait dans les sphères obscures des officines de l’Etat et ses adversaires déclarés et reconnus comme tels ou clandestins. Notre candeur nous avait permis de nous élever au-dessus de ce que nous souffrions et d’entretenir le feu de l’optimisme.

Partie 2 : À la recherche d’une bouffée de liberté

Nous nous fondions dans l’obscurité armés de notre droit à une vie digne, à la liberté, au bonheur. Nous luttions munis de ces idées, que nous puisions dans nos maigres connaissances et surtout dans l’exemple de pays étrangers que nous pensions ou leur propagande officielle soutenue laissait croire, qu’ils étaient des foyers heureux d’une démocratie au service des démunis, et où les inégalités, le népotisme, l’attitude dédaigneuse d’une minorité écrasant la majorité sous sa domination féroce avaient été à jamais bannis. Nous ne demandions qu’avoir une existence normale où chaque individu trouve sa place telle que sa volonté et ses capacités la lui permettent. Quand nous entreprenions nos balades nocturnes, nous sentions un soulagement réconfortant. Nous pénétrions dans les ténèbres de la nuit avec l’assurance que nous conférait le peu de rationalité acquis après d’âpres batailles perdues contre l’obscurantisme ambiant.

Notre rituel nocturne nous le débutions à partir du croisement de deux grandes rues de part et d’autre desquels nous habitions respectivement. Le point de notre ralliement était, comme d’habitude, fixé à l’endroit le plus stratégique dudit carrefour, car il offrait une vision complète sur un vaste horizon ; et cela nous permettait d’anticiper tout danger éventuel. Le principe de précaution que nous avions adopté, commandait de n’entreprendre aucun comportement qui pût froisser les sentiments d’un passant dont l’ouïe aurait été fort aiguë. Tant que nous n’avions pas atteint la limite du village nous nous soucions de notre attitude et surtout nous surveillions notre langage. Tout dérapage vers la politique ou la critique de la société pourrait nous coûter cher en estime et en respectabilité et, selon les circonstances, en liberté. La politique à l’époque n’avait pas bonne presse auprès des habitants. S’y frottait c’était s’afficher en opposant de la monarchie ; or celle-ci se comprenait comme une grâce divine. Il fallait patienter jusqu’à ce que nous ayons atteint ce que nous appelions la nouvelle route. Celle-ci, est une mini-ceinture périphérique construite pour faire contourner, de son côté nord, la ville aux véhicules automobiles, venant de Saïdia, la station balnéaire sur la côte nord-est de la mer méditerranée. Atteindre cette bretelle périphérique était pour nous comme entrer dans un maquis, où nous recouvrions notre liberté de parole. Nous étions hors du champ des radars du Makhzen. Ah ! Que la liberté est belle, même si elle n’était ni totale, ni réelle et ne durait que quelques heures, le temps d’une balade nocturne. Faute de mieux nos esprits s’accommodèrent de cette « clandestinité » pour s’oxygéner, se défouler, se décharger de cette énergie négative accumulée dans un contexte suffocant où la jeunesse était vue comme un foyer naturel de contestation de l’ordre établi et de production d’idées subversives.

Partie 3 : Pour le triomphe de la raison.

Quotidiennement nous bravions la nuit. Cette noirceur qui recèle, selon les croyances populaires les secrets de phénomènes étranges nuisibles à la santé physique et mentale, et qu’on ne peut éluder ou s’en guérir que par des pratiques magiques et de sorcellerie. Que d’histoires étranges et contes fantastiques avaient bercé notre enfance. A force de les écouter il s’est incrusté dans notre subconscient la peur de tout ce qui est noir : le corbeau, le chat noir, le tagine noirci par l’usage sur le feu...Tout ce qui est noir était synonyme de présage de malheur. C’est contre de telles croyances irrationnelles que nous nous élevions par la pensée et l’acte. Pour nous, il était évident que le surnaturel n’existe pas sur terre ; ce qui se passe au ciel nous n’en savons rien. La science a expliqué beaucoup de mystères. Les tabous sont démasqués et les pratiques superstitieuses ne doivent être que l’apanage des ignorants. Le merveilleux s’est rétréci comme une peau de chagrin face aux avancées de la science ; ce qui en reste n’est que question de temps. Ces considérations philosophiques étaient surtout mon propre attribut. Je voulais tout révolutionner même la morale et certains aspects de cette fausse honte qui nous accablait jusque dans notre vocabulaire le plus banal. J’ambitionnais un épuisement total du surnaturel afin de faciliter la vie que la superstition avait compliquée. Le succès et l’échec, la bonne santé et la maladie, la fortune et l’infortune, le bien et le mal ne peuvent avoir leur fondement que dans la réalité tangible. Le mystère n’est que fantasme irrationnel. Un homme en vaut les autres, ce qui les distingue dans la platitude de la vie c’est le mérite et la vertu. Je me moquais de ces histoires de Djinns, de démons qui se terrent dans des lieux isolés ou insalubres (caniveaux, égouts, marécages, flaques, mares, etc.), pour guetter les hommes et les habiter afin de les tourmenter toute leur vie durant. On ne pouvait à l’approche du soir marcher dans une flaque d’eau, verser de l’eau bouillante dans une canalisation, farfouiller dans un feu allumé ou même éteint, on ne pouvait selon certaines croyances même pas se servir de l’eau de façon abondante sans risquer de se faire posséder par un démon malsain. A l’époque, on était encore au stade auquel les gens croyaient encore, en plus des êtres surnaturels, aux histoires d’ogres, de goule (al-ghoûl), et d’autres créatures fabuleuses et fantastiques, invisibles ou visibles, aptes à agir sur la vie des gens ou sur la direction de leur destin. Ces êtres naturels ou surnaturels, bienfaisants ou malfaisants, rôdaient à la tombée de la nuit à la recherche de qui condamner ou gratifier. Ils revêtaient des formes variant au gré des fantasmes, des circonstances et des vertus et défauts de l’homme ou la femme qui en fait la rencontre fortuite ou prédestinée. Leur seule évocation glaçait le cœur, annihilait la raison et fait monter l’angoisse jusqu’à la gorge. Moi j’étais réfractaire à toutes ces croyances absurdes qui n’épargnaient, dans certains cas, même pas les jeunes mal instruits. Moi je m’enorgueillis de n’avoir peur que de Dieu et encore fallait-il que je sois en tort vis-à-vis de mes semblables. Les seuls êtres, à part l’Etre suprême, qui m’inspiraient une immense crainte c’étaient les sbires du Makhzen qui avaient le pouvoir de faire disparaître un individu dans les méandres de ses hideux geôles.

Je soutenais — et je le pense toujours— que la peur se saisit de l’homme quand celui-ci ne fait pas l’effort de comprendre, de réfléchir et d’agir en conséquence. Si l’on excepte les grandes questions philosophiques et les mystères de la nature pour lesquels la science n’a pas encore trouvé l’explication, tout dans la vie quotidienne d’un homme peut être éclairci à la lumière de nos connaissances. La pensée d’êtres visibles ou invisibles, errants ou tapis dans un endroit spécifique, de créatures effroyables, n’est que le fruit de l’imagination superstitieuse des hommes.
Et pourtant....

»» À suivre


art. n° 1240











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