XI - LA PART DU HASARD ET DE L’OCCASION
LITTERATURE
05 02 2020 - 20:01
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DANS LES PLIS DE LA VIE D’UN HOMME ORDINAIRE
XI - LA PART DU HASARD ET DE L’OCCASION

Après ce flot de souvenir débités presque sans discontinuité, à l’exception de quelques relances que je lui faisais pour qu’il maintienne droit le fil de son récit, Abbas reprit son souffle, se tut quelques instants. Au moment où j’allais essayer de ranimer par quelque question, le feu de ses souvenirs, il me tira d’affaire en continuant de son propre chef à fouiller dans son passé. Et il continua :

«Les débuts sont toujours simples et si pleins de promesses, continuait-il. C’est le temps qui complique les choses et les rend difficiles. La liberté, la vérité et la justice que nous pensions à portée de nos efforts, s’en éloignaient au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans les méandres de la vie et du monde. Le temps s’est écoulé presque comme nous le souhaitions, nous obtenions le diplôme —à défaut du niveau d’instruction nécessaire et suffisant— qui nous permit de rejoindre la fonction publique. Notre situation matérielle et aussi morale s’était améliorée progressivement. Nous goûtâmes aux biens de consommation modernes. Au-delà du confort physique, nous recherchions le confort social qui se matérialise par la possession de biens susceptibles de nous procurer la respectabilité et un statut social élevé et surtout qui nous distinguait de la masse à laquelle nous appartenions. Cette recherche nous conféra aussi un goût amélioré qui nous vint au départ par l’imitation. Nous rejoignîmes la cohorte des consommateurs dont le type de consommation est insatiable et sa quête infinie.

Un auteur clairvoyant a écrit : « (...) Les hommes se valent. (...) Ce qui met entre eux un semblant de différence, c’est le hasard et l’occasion.» Nous avions été servis par le hasard et la chance d’être nés avec ou un peu avant ou un peu après l’indépendance du pays. Celui- ci se vidait de ses cadres étrangers et nous les remplacions avec le peu de bagage de connaissances, d’expérience que ces mêmes premières années d’indépendance nous avaient inculqué paresseusement et surtout insuffisamment pour nous soucier d’autre chose que de notre confort matériel que notre contexte culturel et social célébrait à l’exclusion de tout autre idéal. Peu outillés et insuffisamment motivés pour préparer notre relève, car rien n’est éternel, nous avons inconsciemment failli à notre mission que nous confondions avec notre réussite personnelle et familiale, qui était —elle le serait encore pour beaucoup de jeunes— la fin de l’histoire. Une réussite évaluée en richesses accumulées, en la plus belle maison construite, en voiture de marque prestigieuse, et surtout en quoi aurions-nous fait mieux que les autres en ces domaines. Même quand un brin de pensée pour les autres, pour l’autre, nous préoccupait, il se définissait en fonction du degré de satisfaction de notre ego. Le temps maître absolu des changements nous entraîna dans sa coulée infinie. Durant ce périple subi, mais combien souhaité, il nous trimbalait entre heurs et malheurs, joie et tristesse, difficultés et facilités, pour résumer, disons que nous avons vécu jusqu’à cet instant où je vous rebats les oreilles avec mes histoires surannées. La vie c’est aussi une succession et des fois une simultanéité de rires, de pleurs, de désirs, de déceptions, de satisfactions de promesses tenues et d’autres faillies. Je ne peux trancher si nous avions ou non trahi l’esprit dans lequel nous voulions orienter notre vie, mais je puis affirmer que nous avions subi les événements plus que nous les avions marqués par notre action. En ce début du crépuscule de notre vie, l’actif du bilan me parait léger et notre marque sur le cours du temps est inexistante, pourtant nous avions tant espéré et formé la détermination d’y laisser une empreinte bien visible. Tant s’en faut et il y a loin de la coupe aux lèvres. »

FIN


art. n° 1252











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