LETTRE D'UN CONFINÉ À SA MÈRE
LITTERATURE
28 04 2020 - 14:27
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Maman chérie, ne meure pas avant la levée du confinement.

Maman chérie,

Je ne veux pas que tu meures avant la levée du confinement sanitaire qu'impose la pandémie du Coronavirus. Si je te demande de rester en vie, certes, c'est pour pouvoir te revoir et satisfaire mon besoin grandissant de ma présence auprès de toi. Depuis que je suis à la retraite, je voudrais compenser tout ce manque de toi que je ressentais pendant ces longues années où la nature de mon travail m’éloignait de plusieurs milliers de km de toi. Ta présence dans mon cœur ne pouvait étancher ma soif d'avoir avec toi un contact physique plus rassurant. Cette épidémie nous impose une abstinence mutuelle de la tendresse que nous nous échangions régulièrement depuis que l'âge m'a libéré de la contrainte du travail régulier et assidu. Le confinement total et quasi absolu que les autorités nous imposent nous déchire le cœur comme un rideau de fer, mais en même temps il nous fournit quelque chance de nous revoir.

Coronavirus, un mal qui aurait pu ne pas retenir mon attention, ni d'ailleurs la tienne, et dont je ne me serais guère souvenu, s’il n'avait pas mis le monde et le Maroc en particulier sens dessus dessous. Il a ébranlé les certitudes scientifiques, philosophiques, économiques, financières et même sociales et culturelles. Il a mis à nu les faiblesses naturelles de l'homme.

Il a fallu qu'il frappe dans notre pays près de nous pour que nous prenions conscience qu'il ne touche pas que les autres, ceux qui sont trop loin de nous. Il nous a surpris alors que nous sommes séparés loin l’un de l'autre. Toi dans l’est et moi dans l’ouest du Maroc. Nous pensions que les quelques mesures prophylactiques que les autorités avaient recommandées suffiraient à juguler la maladie et ne seraient que temporaires et n'atteindraient jamais le niveau de précaution qui nous contraint maintenant à nous isoler aussi drastiquement. Tout le monde au début prenait les choses à la légère. Malgré les consignes des autorités sanitaires d’éviter les pratiques qui favorisent la contamination et donc la propagation du virus, on ne pouvait éviter les embrassades, les accolades chaleureuses et autres manifestations d'affection mutuelle. D'aucuns et non des moindres, pensaient dur comme fer que quelques remèdes de grand-mère ou des invocations sincères de la miséricorde divine suffiraient à chasser ce mal. Il s'avère à notre grand regret infiniment plus coriace que ce que nous pensions.
Maman chérie, tu occupes toute seule la maison que mon défunt père avait construite pour contenir notre famille nombreuse. L'idée que tu puisses y mourir seule me hante de manière lancinante. Elle m'effraie et m'angoisse.

Je souhaiterais que tu partages les mêmes conditions de fin de vie que mon père. Lui la mort l'a trouvé entouré des siens et surtout de sa famille presque au complet. Elle l'a pris dans une atmosphère de recueillement et de prières. Il est parti vraisemblablement l'âme sereine, satisfait d'avoir quitté le monde terrestre sous le regard attristé mais tendre et affectueux des siens.

Je ne veux pas que tu t'en ailles sans la moindre cérémonie, sans funérailles dignes du sacrifice que tu as consenti, ta vie durant, pour maintenir la famille unie. Je ferai tout pour que ton départ de ce monde ait lieu dans la plus grande dignité.

Je refuse obstinément que ton inhumation se déroule à la hâte. Trois ou quatre individus volontaires ou contraints par la charge de leur travail viennent, alors que ton corps est encore chaud, enlever ta dépouille mortelle, fermer la porte de la maison et remettre les clés aux voisins en attendant qu'elles puissent être récupérées par un membre de la famille. Je les imagine se précipiter pour te mettre dans la tombe, dans une grande désolation, comme si tu tombais avec la dernière pluie ou amenée accidentellement par le dernier souffle du vent. Tu es ma maman et tu as tant fait de sacrifices pour moi, pour mes frères et sœurs et tous les autres membres de la famille patriarcale que nous constituions il n'y a pas si longtemps.

Je m'attriste à l’idée que tu puisses mourir seule dans cette grande maison, que, depuis la mort de mon père tu refuses de quitter. Tu justifies ta décision ferme et irrévocable de vouloir continuer à baigner dans le flot des souvenirs que tu entretiens de tous ceux et toutes celles, membres de notre famille, dont l'âme a rejoint Dieu, et aussi de tes filles et fils que tu as couvés peureusement jusqu'à ce qu’ils aient eu la capacité de s'envoler de leurs propres ailes.

Maman chérie, petit, quand l'agitation s'emparait de moi tu me berçais et je retrouvais rapidement le calme et la sérénité. Tu m'as accompagné dans mes premiers pas hésitants et fragiles. Tu m'as conseillé quand j'étais dans l’adversité, tu as atténué ma douleur et tempéré ma colère quand je me laissais submerger par la passion. Tu étais- et tu l'es toujours- ma source d'apaisement et c'est auprès de ta tendresse que je me ressource pour continuer dans la voie que je me suis tracée. Ton absence m'oppresse et me vide de mes ressources.

Quand j'étais enfant tu tenais compte de ma fragilité et tu accordais tes pas aux miens. Maintenant que le mal a rongé tes os, nous nous sommes inversés les rôles. C'est à moi de te tenir la main pour t'aider à faire les quelques pas nécessaires entre les rares endroits entre lesquels tu t'obliges à te déplacer. Tu n'es plus la femme solide qui jamais ne rechignais à l'ouvrage, qu'alourdissait d'autant plus ta soumission inconditionnelle à l'autorité masculine, qu'imposait une tradition et une religion restées tardivement misogynes. Tu veillais tard pour abattre de l'ouvrage et au réveil tu précédais les coqs avant l’aurore pour que tout membre de la maisonnée puisse entamer sa journée dans la plus grande satisfaction possible. Ma chère maman, quand la famille patriarcale éclata, vers 1970, en plusieurs familles nucléaires, ta soumission ou ta bonté - parce que tu t'en es jamais plainte - t'a contrainte d’accepter, la mort dans l'âme, de te séparer de deux de tes enfants pour qu’ils meublent la solitude de leurs grands-parents paternels.

Maman chérie, en souvenir des sacrifices que tu as consentis que ce soient ceux qui peuplent infailliblement ma mémoire ou ceux que j'ai oubliés ou ceux que je n'ai pu savoir, Il m'est inconcevable que tu n'aies pas à ta mort les funérailles que tu mérites. Jamais je ne me résoudrais à accepter qu'on m’apprenne ta mort par un SMS ou un coup de téléphone. Je ne veux pas pleurer tout seul ta disparition. Je ne veux pas qu'on me dise que vu les circonstances sanitaires que traverse le pays on t'a inhumé à la sauvette par quelques individus téméraires et réfractaires au dictat du Corona virus par l'espoir de plaire à Dieu ne Lui plaise.

Maman chérie, je veux que quand la mort s'approchera de toi, tu sentiras ma présence auprès de toi, serrant tes mains dans les miennes. Je veux être celui qui tâtera ton pouls et plaquera son oreille contre ta poitrine pour vérifier les battements de ton cœur. Je veux que ce soit moi qui te couvrirais définitivement en signe de fin de ta vie.

Ma présence à cet instant fatal auprès de toi atténuera ma douleur et me donnera la force de ne pas te pleurer inutilement. Ces derniers instants de ta vie m'accompagneront à côté de ceux que j'ai vécus à la mort de mon père, il y a peu d’années. Jusqu'à mon dernier souffle, leur souvenir apaisera ma crainte de quitter ce monde sans y avoir laissé quelque menue trace.

Courage maman ! A plusieurs reprises tu m'as exprimé, au téléphone, ton chaleureux souhait de voir ma présence auprès de toi, rythmer tes journées pendant ce sacré mois de Ramadan. Tu voulais que mes entrées, mes sorties, mes rires, mes blagues débiles, nos discussions, l'évocation tendre de souvenirs lointains mais encore vivaces dans notre mémoire comme s'ils dataient d'une poignée de jours, effacent cette routine qui t’accable, mais dont tu ne te plains point. Chaque fois que nous nous voyons nous exhumons, sans la moindre lassitude les mêmes souvenirs. Nous les goûtons dans une fraîcheur invariablement renouvelable.

Ta solitude me fend le cœur et je n'ai guère le pouvoir de répondre à ta sollicitude. La soif de te voir me tord l'esprit. Mon cœur saigne et je suis, dans ce confinement semblable à un animal sauvage qu'on a extirpé de sa jungle et encagé. Ses assauts contre les barrières qui l’enferment ne lui valent que l'endolorissement de ses membres.
Maman chérie, au téléphone tu m'as assuré que tu fais confiance à Dieu et que bientôt inchallah Il fera descendre sa miséricorde sur l'humanité et la débarrassera de cette pandémie. L'espoir fait vivre. Alors moi je suis confiant que ce Coronavirus qui nous a ôté une part de notre humanité, qui consiste en notre préoccupation de nous occuper dignement de nos disparus, nous le vaincrons et nous retiendrons la grande leçon qu'il nous aura donnée.


art. n° 1427











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