I - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
04 09 2019 - 08:41
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Épisode I

On m’avait tant vanté la magie de la beauté de la nature au Maroc que l’idée de le visiter m’habita sérieusement. Cependant, ce souhait ardent se perdait à chaque fois dans les dédales de mes réflexions prises en otages par mes activités lucratives. Et puis, ce jour que je pensais relever du mois de février à trente jours à cause de mes occupations qui ne me permettaient que le répit nécessaire pour les retrouver le plus rapidement possible, arriva sans prévenir et sans que j’eus à le préparer.

Une personne qui m’était très chère et que je nommerai ici par « ma chère », habitait justement ce pays. Pour elle j’étais prêt à tous les sacrifices. Nos âmes étaient dans une communion suprême et s’unissaient dans un même vœu de sacrifice de l’un pour l’autre .Elle habitait Rabat, la capitale du Maroc. Elle était tombée sous le charme de cette ville impériale, quarante ans auparavant quand elle vivait en bohême à la recherche d’un havre où elle pouvait abriter son âme assoiffée démesurément de lumières et de couleurs tétées dans les mamelles généreuses de la nature. Un jour, par un texto, elle me fit savoir en termes très insistants, son besoin urgent de ma présence auprès d’elle.
J’accourus et le premier avion à destination de Rabat que je trouvai, après avoir pris connaissance de son SMS laissé sur mon portable ou plutôt son SOS, me déposa à l’aéroport qui se nomme «Rabat-Salé». Un petit édifice par rapport au gigantisme qui caractérise les aéroports des capitales européennes. Cependant, il ne laisse guère son usager indifférent. Son architecture à mi chemin entre la modernité et la tradition marocaine, richement et joliment décoré force l’admiration.

Une courtoisie et un sourire inépuisable s’arborait tout naturellement sur les visages de ces marocaines et marocains qui s’affairaient dans cet espace en usagers ou en employés. Au dehors, une lumière chatoyante jetée à profusion d’un ciel bleu et radieux, répandait un exotisme qui n’est ni excessif, ni parcimonieux mais suffisamment dosé pour ravir les cœurs les plus endurcis par la fréquence des voyages. Sans le souci qui me lancinait de percer le secret que dissimulait les quelques mots sibyllins du SMS, j’aurais pressenti un séjour féerique qui aurait pu confirmer ce qu’on me servait d’éloges sur ce pays du couchant qui charme irrésistiblement ses visiteurs et les remplit d’une passion fougueuse pour ses charmes.

Avant même que je ne me pose la question de retrouver un taxi, un homme d’un certain âge m’aborda avec affabilité : « taxi m’sieur ? » Et sans même me laisser le temps d’exprimer mon désir, il se permit d’ôter de ma main la seule sacoche que j’emportais et me pressa de le suivre. On aurait dit qu’il avait peur que je refuse son offre ou que quelqu’un d’autre se saisisse de moi à ses dépens. J’avoue que j’avais déjà eu vent par certains articles de la presse d’une telle pratique qui sévit dans les pays où le tourisme est une source importante de revenus du pays. De plus, étant de tempérament relax et rassuré par ce que me racontait la personne que je venais visiter, qui me serinait de propos intarissables sur l’amabilité, la serviabilité et l’hospitalité de la population de ce pays, je m’en remis aux soins de ce quinquagénaire qui s’efforça de conquérir ma confiance. Quand nous fûmes au parc des taxis, il ouvrit la malle d’un taxi y engouffra ma sacoche et héla sur un ton dénotant l’ordre le chauffeur qui devisait à quelques mètres plus loin avec probablement ses pairs. Ce que quelqu’un d’autre aurait pris comme une privation de liberté individuelle ou au moins comme une immixtion dans les affaires personnelles, moi je le perçus comme un service méritant rétribution. Je mis ma main dans ma poche et je sortis un billet de cinq euros et m’excusai de ne pas disposer de la monnaie marocaine. Il sourit, découvrant des dents rongés probablement par les nuisances de la cigarette et le manque de soins, se courba et faillit me baiser l’épaule. Je me dis, en hochant imperceptiblement la tête «la pauvreté avilit le plus vaillant des hommes». Dans un français approximatif mais suffisamment compréhensible, le chauffeur me demanda, après avoir sacrifié au rituel local des amabilités, ma destination. Je lui tendis mon portable sur l’écran duquel scintillait, en lettres gras, l’adresse de ma chère. Il le contempla longuement et demanda confirmation auprès de moi de ma destination en tenant bien compte de ma situation d’étranger: «Ci quarti nahda, m’sieur?». Ma confirmation lui fut acquise car j’avais déjà auparavant essayé de déchiffrer l’adresse que je lui tendis, et aussi je reconnus dans la prononciation du chauffeur la même intonation que celle que mon oreille entendait lorsque ma chère me parlait au téléphone de son quartier. Le périple s’avéra à la fin cahoteux et bigarré de situations dont le contraste est flagrant. A la sortie des installations aéroportuaires, le taxi s’engagea dans un quartier huppé dont la verdure et la fraicheur des espaces bordant la route, donnent l’impression d’entrer dans une ville digne d’un pays opulent où domine l’esprit méthodique. Ensuite il longea un vaste boulevard extérieur planté de part et d’autre de candélabres d’une rare originalité traduisant la volonté de rechercher l’esthétique et la dernière tendance de la mode en la matière. Quand le taxi aborda par la droite un grand carrefour, un brusque changement de paysage s’opéra. On eut dit que ce vaste rond-point bien entretenu est le dernier rempart qui sépare deux mondes sans transition de l’un vers l’autre. On aurait dit deux décors contrastant juxtaposés sciemment pour bien marquer le caractère composite des éléments d’un seul ensemble. Dans ce contraste frappant, le taxi sillonna ensuite plusieurs rues poussiéreuses que bordaient des immeubles de quelques étages, souvent pas plus de quatre, sur lesquels le temps a fait son effet désastreux et délabrant et au rez-de-chaussée desquels se pressaient, dans un désordre et une incohérence évidents, des activités commerciales et des ateliers d’artisanat qui vont de la ferronnerie à la réparation mécanique et des carrosseries des automobiles, en passant par la menuiserie, les réparateurs des appareils d’électroménager, des plombiers, etc. Cependant, mon regard ne rencontra nul marchand de journaux, ni une librairie. Des balcons encombrés de bric et de broc et des fenêtres barricadées de fer forgé, certainement pour se prémunir contre le vol par effraction, pendait du linge à sécher. Sous l’influence de ma chère qui m’exhortait à m’informer sur la civilisation arabe en particulier et musulmane en général, j’ai pu apprendre par mes lectures que l’architecture des maisons arabes était marquée par la nécessité de l’existence d’une cour, autour de laquelle s’agençait différentes pièces destinées à divers usages. En plus de son rôle focal, cette cour devait, étant donnée le caractère clément du temps que permet un climat sec presque toute l’année, servir de lieu d’exécution des tâches domestiques tels que le lavage et de séchage du linge, faire la cuisine, le travail de la laine et autres activités artisanales dont le produit est destinée à la vente. Dans les campagnes la cour de l’habitat pouvait même être partagée par certains animaux domestiques et de trait, telles les poules, le cheval, l’âne, etc..., quand leur nombre est réduit et que la situation financière ne permettait pas leur séparation. Cette architecture qui concevait l’habitation pour une seule famille et comportait rarement plus d’un étage, s’était vue déclassée et abandonnée sous la pression du poids de l’urbanisation que l’exode rural nourrissait abondamment. On eut recours à l’architecture moderne européenne, afin de faire face à l’extension rapide des villes et les besoins en logement qui en résultent, sans pour autant prendre en considération les spécificités de l’habitant marocain. Le modèle de l’habitat européen fut copié et transposé au milieu marocain sans la moindre retouche qui l’aurait rendu adaptable aux conditions économiques, culturelles et sociologiques des familles marocaines. Il en résulta des conditions déplorables d’occupation de l’espace qui contraignirent le marocain à chercher une extension spatiale à tout prix déniant tout droit à l’esthétique sous la contrainte de la nécessité. Ainsi, faute de pouvoir disposer d’un espace ouvert pour faire sécher son linge, et aérer sa literie, la ménagère marocaine qui n’a pas les moyens de recourir aux services d’un sèche-linge, s’ingénia à utiliser toute issue laissant pénétrer les rayons du soleil.

Les coups de klaxon carillonnant de toute part notamment lors du passage du feu de circulation au vert me détachèrent de la contemplation de cet habitat qui me donna l’impression d’un raccommodage de deux cultures dans un milieu en pleine transition vers une modernité abâtardie par un passage forcé vers son haut degré, en brûlant ou en réduisant certaines étapes essentielles pour une ingestion profitable des fruits du changement. Il en résulta une incohérence dans la vie du citadin marocain: un habitat collectif sans la volonté et la conscience du respect de ses exigences.
>>> à suivre...


art. n° 704











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