II - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
04 09 2019 - 09:34
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Épisode II

L’examen minutieux que je portais sur cet échantillon de la société marocaine, se déplaça de l’œuvre matérielle à son auteur, l’homme. Je constatai alors une concordance entre les actes et la mentalité collective de cet échantillon de la population qui s’exposait sous mon regard scrutateur. Un véritable méli-mélo de comportements peu enclins à l’ordre et la cohérence. Des trottoirs encombrés, des piétons évoluant anarchiquement dans l’espace public, des vendeurs ambulants barricadant les trottoirs et quasiment la chaussée, des véhicules s’accordant une suprématie et une priorité incontestée et à toute épreuve. Le bouquet de cette situation malsaine fut ces containers poubelle qui débordaient de sacs plastiques d’ordures éventrés et répandant sur le trottoir et la chaussée des ordures ménagères dégoulinant abondamment. Une aversion insupportable me gagna au point de sentir un malaise et une envie de pouvoir quitter ce bled qui semble répondre à tous les critères qui définissent l’arriération.

A la pensée de revoir «ma chère» et de répondre à son appel de détresse calma mes inquiétudes. Mon cœur stimula mon esprit et ma mémoire me restitua ces éloges intarissables sur les marocains, leur affabilité et la beauté de leur pays, que me serinait ma chère au cours de nos rencontres en France et dans l’échange de correspondance que nous entretenions quasi régulièrement il n’y a pas si longtemps. Justement, la brusque interruption de sa part de cet échange me donna des soucis et mit le doute dans mon esprit. On ne peut improviser la rupture de relations qui s’étalent, avec une régularité à toute épreuve, sur toute une vie. Son appel au secours ténébreux confirma mes doutes et augmenta mes soucis à son égard. Ce qui me donnait le courage d’affronter toutes difficultés et tous désagréments qui pouvaient se dresser sur le chemin qui mène à la découverte de la situation dans laquelle elle se trouvait.

Un mouvement brusque du taxi qui me fit faire la courbette aux dossiers des sièges avant et la vocifération poussée simultanément par le chauffeur, me firent comprendre qu’un conflit de priorité éclata entre le taxi et un piéton téméraire qui osa, sans en être conscient, défier le danger que représente un véhicule conduit par un homme se considérant digne de toutes les priorités par la seule puissance de sa voiture. En effet, un jeune homme déboula du trottoir et traversa la chaussée. Le chauffeur du taxi dut donner un coup de frein pour cabrer son véhicule qui passa quand bien même à quelques centimètres dans le dos de l’audacieux qui continua imperturbable sa progression, comme s’il venait d’avoir affaire à quelque chose d’inoffensive. Toute sa réponse au klaxon et au coup de frein sec du véhicule qui manqua de quelques centimètres de le faucher, se résuma en un geste nonchalant de la main et un mauvais regard qui exprimaient une sourde haine entre ces deux usagers antinomiques de la voie publique. Et pourtant leurs rôles sont évidemment intervertissables.

Au bout d’une course d’une quarantaine de minutes, le taxi s’engagea dans une rue dénuée de toute animation dont l’apparence est en cul-de-sac et où les voitures en stationnement et l’aspect extérieur des bâtiments dénotent un niveau de vie appréciable. Il vérifia les numéros et s’arrêta devant une construction à deux niveaux, égale en cela aux autres bâtiments, puis s’adressa à moi : «ci ici m’sieur». Lentement je posai pied sur le sol, comme de crainte qu’il fût miné. Il me remit ma sacoche, je le payai et il sortit de sa poche une carte de visite qu’il me tendit presque timidement en balbutiant: «si voulez visiter m’sieur ou retour aéroport...» Je saisis négligemment la carte entre l’index et le majeur et sans la regarder je la glissai dans la poche extérieure de ma sacoche. Je me retrouvai seul dans cette rue déserte et après avoir suivi du regard le taxi qui entamait déjà son tournant à gauche, je reportai mon regard sur cette porte ornée en fer forgé, en contrebas composée d’une plaque en un tout fermé, et le reste monté à l’intérieur d’une vitre opaque, probablement pour se préserver des regards indiscrets. Deux fenêtres, l’une au rez-de-chaussée et l’autre au premier étage se font remarquer aussi par leur grillage orné. Seul un balcon apparemment vide tranche avec cette règle générale qui consiste à obstruer toute issue pouvant représenter un risque. Sur le tableau de la sonnette, installée à droite de la porte, aucun nom n’est inscrit. Cela me fit hésiter pendant quelques secondes puis ma main se tendit comme malgré moi et indépendamment de ma volonté et appuya presque simultanément sur les deux boutons. Je laissai passer quelques instants et face à l’absence d’une réaction, je pressai une seconde fois les deux boutons. A peine avais-je levé le doigt j’entendis le bruit de pas feutrés qui descendaient les marches d’un escalier et une voix féminine légèrement haussée pour se faire entendre de loin et montrer de l’empressement à ouvrir la porte, répliqua : «Oui, oui ! Nâam, nâam !» Puis soudain la porte s’ouvrit avec entrain et une silhouette fine, un tablier de ménagère autour de la taille, une chevelure légèrement ondulée se répandant sur des épaules frêles, barra hardiment l’entrée. Puis un sourire illumina la face brune et fit écarquiller des yeux noirs, couleur jade et l’entendis dire:

—«Vous êtes surement monsieur Paul! Entrez, entrez...., madame est en haut....». Sans me laisser le temps de répliquer, elle s’écarta largement de la porte et m’invita prestement à entrer. Je réussis quand même à balbutier un «oui» presque hésitant, qu’à coup sûr elle n’a pas entendu dans son épanchement. Mon esprit calculateur évalue rapidement cette jeune femme dont le comportement, et d’abord cette impression qu’elle donne de connaitre le français à la manière enseignée dans les institutions scolaires, contraste avec ce florilège de conduites que m’offrit la rue depuis l’aéroport. Je fis deux pas dans ce mini hall et attendis. Elle m’indiqua les escaliers et comme j’hésitais à les prendre, elle me précéda en serrant à droite, la tête tournée vers moi comme pour ne pas me perdre de vue. Arrivée en haut des escaliers elle clama à haute voix enjouée : « c’est lui... c’est monsieur Paul, ma chère». Puis j’entendis une voix que je reconnus à peine, même si elle s’efforçait de revêtir son caractère d’antan, celle d’une femme transpirant la force du caractère, la résolution de la mentalité, le tout teinté fortement d’une joie de vivre communicable.

Cette voix que la tristesse et probablement la douleur semble avoir affaiblie était envahie, enveloppée par la voix triste de Piaf qui venait de loin répéter : »Non ! Rien de rien... Non ! Je ne regrette rien.... Ni le bien qu’on m’a fait....Ni le mal tout ça m’est bien égal !» Je la connaissais férue des airs triste et langoureux de Piaf, mais jamais personne ne l’avait prise en défaut quand il fallait montrer l’amour et l’importance qu’elle accorde à ses amis. L’occasion de les accueillir était l’une des circonstances qui sied à la manifestation de ses sentiments à leur égard.

Quand elle me vit franchir le seuil de la porte de la pièce qu’elle occupait, un sourire illumina une face ravagée par la maladie, un corps amaigri, quasi squelettique que dissimulait un vêtement ample richement décoré à la mode marocaine. Plus tard j’appris que ce vêtement se nomme «A’baya». La jeune femme marocaine qui s’était précipitée à sa proximité, l’aida à se mettre debout, et au moment où elle tendit vers moi ses bras chétifs dans un élan qui l’aurait fait tomber si je ne m’étais pas hâté vers elle et la prendre dans mes bras. Son visage enfoui dans le creux que ma tête, penchée sur la sienne, constituait avec mon épaule, j’entendis une respiration accélérée, une forte émotion que des larmes chaudes traduisirent en inondant mon cou. Nous restâmes ainsi, collés l’un à l’autre pendant un long moment pendant lequel ma mémoire passa en revue tous les moments où je la vis tonitruante, défiant vents et marées que la vie mettait sur son chemin. Un parcours typique d’une battante, cependant sensible particulièrement à l’autre que la chance n’a pas servi ou plutôt desservie. Je sentis plus que je ne vis les larmes de tristesse et d’acceptation de cette fatalité due au hasard, lui triturer les yeux et donner une intonation sourde à sa voix.

Nous avions, dans nos transports, momentanément oublié toute présence autour de nous. Nous étions sur un nimbostratus, duquel nous ne descendîmes que lorsque la jeune fille répéta à plusieurs reprises son appel à faire honneur à la collation qu’elle avait mise sur la table basse du salon marocain. Des galettes marocaines (m’sammen, baghrir, malwi, harcha) diverses douceurs de différentes sortes emplissaient des plateaux aux côtés d’une grande théière en argent autour de la quelle se serraient des verres en cristal en cercle non fermé, qui donnent l’image d’un savant religieux dispensant ses cours dans un cercle. Les boissons fraîches ne furent pas en reste et sur un autre plateau étaient disposées de grandes bouteilles de diverses marques de soda et une carafe pleine de jus d’oranges. Ma chère desserra son étreinte autour de ma taille, balbutia des excuses et m’invita avec des trémolos dans la voix à m’asseoir. Je montrai de l’empressement à tout connaitre au sujet de cette situation dans laquelle elle se trouvait, mais la jeune marocaine avec le degré d’autorité que lui permettait ma chère d’exercer, me stoppa dans mon élan en me rappelant la coutume marocaine qui confère à l’hospitalité une suprématie totale. Sous le regard approbateur de ma chère je consentis à me soumettre à cette règle sociale, tout en arguant du manque d’appétit à cause de la collation offerte dans l’avion.

Peine perdue, je dus agir par mon esprit sur mon corps pour que mon estomac consente à cette tâche supplémentaire, d’autant plus que la nourriture offerte ne m’était guère habituelle. Je jouai le jeu et me forçai à prendre ce que mon appareil digestif sollicité pût consentir.

>>> à suivre...


art. n° 705











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