III - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
05 09 2019 - 15:40
93 lectures


Épisode III

Cette formalité terminée, la jeune femme marocaine débarrassa la table et se retira par discrétion dans je ne sais quelle partie de l’appartement. C’est alors que je me sentis d’attaque pour explorer les recoins des secrets de cette amie que tout indiquait qu’elle avait entamé le chemin qui ne permet le retour.

Sans même me laisser le temps de la solliciter, elle me regarda dans les yeux soupira longuement puis s’élança dans un discours qui s’apparentait à un monologue, comme si elle ne voulait pas m’accabler plus qu’il n’y paraissait dans mon attitude.

Elle ouvrit le ban en me questionnant sur les nouvelles de ma famille en les nommant chacun et chacune par son nom et fit pareil au sujet de nos amis et connaissances communs. Puis comme pour faire une transition et sans me quitter des yeux, elle enchaîna :

— «... Et moi! Comme tu vois j’ai un pied dans l’autre monde et plus encore le deuxième est déjà levé pour accomplir le pas fatal, pour franchir le rubicon que Dieu institua entre les deux mondes complémentaires et indissociables selon mes amis les musulmans».
J’émis une légère inspiration pour lui répondre. Elle pressentit que j’allais, contre toute raison, lui objecter son pessimisme, voire son interprétation morbide d’un état passager. Alors, elle continua sans laisser le moindre vide entre ses propos:

— « Il n’y a plus rien à espérer. Je suis foutue. Je suis emballée pour l’au-delà. Ce n’est plus qu’une question de jours. C’est pourquoi je me suis permise de te faire venir».
— «...Mais attends ! Explique-moi d’abord de quoi il retourne», lui répliquai-je en s’incrustant dans une brèche qui s’est faite, à cause de sa difficile respiration, dans son discours débité à une allure qui traduit l’empressement et la peur d’être surprise par un empêchement imminent.
—«Oh ! Il n’y a pas grand-chose à expliquer. J’aurais voulu avoir une meilleure mort, mais y a-t-il vraiment une belle et une mauvaise mort? Elle est unique, ce sont les conditions dans lesquelles elle surprend qui font la différence et qui la rendent bien ou mal cotée. D’ailleurs c’est un jugement qui n’est permis que pour les survivants. Jacques Brel chantait : «Mourir cela n’est rien- Mourir la belle affaire-Mais vieillir... O vieillir!» Il se désolait pour ceux qui vieillissent parce qu’au moment où il chantait cela il pétait encore le feu (il était encore tout feu tout flamme) sur scène, il était dans la force de l’âge. Si on lui avait posé la question pendant le sursis que lui laissait la maladie du cancer, ce foutu mal qui ronge insidieusement et malignement de l’intérieur, il aurait certainement été consentant de changer le mot vieillir par celui «souffrir.... O souffrir !». On n’accepte pas la mort on s’y résigne fatalement. Mes amis musulmans, diraient qu’on ne peut que se soumettre à la volonté de Dieu contre laquelle il n’appartient à aucune créature de se révolter ou de contester».

La tête penchée vers le bas, atteignant presque les genoux elle souffla longuement haletante et repris sur un ton résigné, comme ne parlant qu’à elle-même:

— « J’ai chopé cette saloperie qui m’a eue en douceur, sans symptômes évidents. Elle m’a attaquée l’estomac sans crier gare! Les médecins disent qu’un cancer de l’estomac peut se développer sans qu'aucun des facteurs de risque ne soit présent, même si la vie et particulièrement la mienne n’en soit pas complètement dénuée. Ce qui est étonnant c’est qu’inversement la présence de tous les facteurs de risque n’entraîne pas systématiquement l’apparition d’un cancer. Et ce qui me rage c’est que je ne me suis aperçu d’aucun symptôme avant qu’il ne soit trop tard. Aucune douleur dans l’abdomen, pas de troubles digestifs, pas d’altération manifeste de mon état général... Quand j’ai commencé à éprouver de la fatigue et je me suis aperçu que je maigrissais et que mon appétit diminuait fortement les médecins me prescrivirent de me faire pratiquer une endoscopie. Celle-ci révéla ce que je n’ai jamais redouté, tellement j’étais préoccupée d’autres choses que de moi-même. Tout indique que je suis dans l’ultime stade de la maladie. J’ai une difficulté chronique et progressive à avaler des aliments solides ou liquides et je souffre d’une hémorragie gastro-intestinale. Mes selles sont noires comme du charbon et je vomis du sang coagulé. Ainsi, la messe est dite et les médecins disent que statistiquement j’en ai dans le plus heureux des cas pour trois mois et dans le pire une semaine. Crois-mois mon cher Paul, constamment je guette cette fin dont je me moquais éperdument il n’y a pas si longtemps. Tout en moi me fait peur même ma respiration qui entretient la vie dans mon corps ravagé de l’intérieur. Chaque mouvement d’inspiration et d’expiration me parait être le dernier. Un condamné à mort par la justice humaine, même si nous partageons la même angoisse de la mort, au moins lui il a la certitude qu’elle ne peut le surprendre que tôt le matin. Moi je la redoute à tout instant... Et puis zut ! Qu’elle vienne quand elle veut, maintenant que tu es avec moi. Je me suffis de ta présence et m’en passe de tout le reste du monde. En toi j’ai condensé ma famille et tous mes autres proches».

Je saisis ce moment propice à la réplique et lui suggérai de rentrer en France pour se faire soigner, d’autant que le pays est réputé pour son système de santé. Avec désinvolture face à son état d’accablement, elle me répondit avec sa sagacité habituelle qu’elle s’était libérée de l’instinct de l’éléphant qui se rend au cimetière de sa communauté pour y mourir(*). Je n’insistai pas. Le caractère entier que je lui connaissais et son état de santé m’en dispensaient.

Tout le temps de mon séjour auprès d’elle je ne fis que l’écouter. Elle voulait faire son oraison funèbre elle-même et cela m’accommodait. J’étais en terre inconnue et je n’osais formuler des jugements synthétiques. Elle disait qu’elle était conséquente avec elle-même, qu’elle ne déplorait aucun fléchissement dans les grandes lignes de sa vie, même si elle nuançait ainsi son propos. «Certes, comme tout un chacun, disait-elle, je n’ai pas été semblable à moi-même dans les détails et dans certaines circonstances, cela est dû à la pardonnable fragilité humaine. On me rendra justice en reconnaissant qu’un amour sincère de l’autre m’a toujours habitée, que ma passion était injustement partagée entre moi-même et les autres, notamment les humbles, au profit de ces derniers. J’ai recherché la justice et quand je fus certaine qu’elle m’était inatteignable, je m’étais réfugiée dans un amour sincère de l’autre, de tous les autres».

A fur et à mesure qu’elle déployait ses propos, je me disais qu’elle avait bien calculé les événements de sa vie. Qu’il s’agissait bien d’un discours de mort.... Et je voyais que l’interprète égalait parfaitement le personnage. Ce discours lui permettait de rendre si facile le passage de cette existence à l'autre! Elle s'efforçait de résigner son âme, et de vaincre la peur et la douleur comme elle avait toujours vaincu les difficultés de sa vie perturbée.

A mon deuxième jour de séjour auprès d’elle, alors que la jeune marocaine, qui l’avait accommodée comme si elle allait sortir, s’affairait, pas loin de nous, à mettre l’ordre dans le salon, elle rebondit sur son cas et me l’expliqua.

—«Regarde cette belle jeune fille ! Me disait-elle, elle a défié les forces de la nature, l’oppression des hommes et les autres injustices du sort et elle s’est brillamment instruite et pourtant elle ne trouve moyen honnête de vivre décemment et entretenir ses parents qui se sont saignés à blanc pour qu’elle réussisse ses diplômes universitaires. N’est-ce pas de l’injustice? Et cette injustice elle est le fait de qui, de quelle force ? De Dieu comme le pensent certains de ces concitoyens musulmans? Ou cette jeune fille et d’autres victimes de l’injustice sont-elles des pertes collatérales d’une responsabilité collective dans une situation fautive envers Dieu comme l’expliquent d’autres ? Ou de l’homme envers son semblable? A l’exception de certaines situations qui sont le résultat du fonctionnement du processus des lois qui commandent la nature, — si je vais mourir d’un cancer, ne n’est la faute de personne, ma situation est la combinaison des agissements de divers facteurs sur lesquels l’homme n’a pour le moment pas prise— l’homme est responsable de ce qui se passe sur terre, notamment dans le domaine des relations humaines. S’il y a des injustices, c’est parce que certains, les responsables, en prennent trop ou n’en font pas assez pour que l’équité s’y installe ».

« Le dilemme est que si la justice est défaillante dans ce monde, y aurait-il une compensation, un rétablissement du droit et de la justice dans l’autre existence? Sans quoi l’absurdité de la création est terrifiante. Où serait le sens de l’œuvre généreuse d’un Dieu se voulant juste. L’enfer et le paradis, le salut et la damnation, ne sont-ils pas les sanctions que Dieu réserve aux humains pour leur comportement ici-bas parce que êtres doués de raison et donc investis du pouvoir du choix entre le bien et le mal? Mes amis musulmans sont convaincus que la sanction finale est éternelle. Oh ! Mon Dieu quelle injustice serait cette décision de Ta part, si elle était vraie. Car ce sont ces mêmes amis qui me disaient aussi que Dieu est tellement juste qu’Il prescrit qu’on ne doit punir qu’à la mesure du tort qu’on a subi [Si vous châtiez, châtiez comme vous l’avez été.- Mais si vous êtes patients, c’est mieux pour ceux qui sont patients ». Compris dans l’absolu, ce verset est de la pure justice. Cependant quand Dieu promet comme châtiment éternel dans l’enfer à ceux qui lui désobéissent sur terre, sa sanction n’est-elle pas infiniment disproportionnée aux actes de désobéissance de l’homme qui ne durent qu’une partie de son existence?»

Nous avions épuisé cette journée à l’écouter discourir sur la vie et la mort, sur l’ici-bas et sur l’au-delà. Ses propos étaient fortement imprégnés par la culture musulmane et les maux dont souffre la société marocaine. De son avis, le Maroc est en train de rater sa transition vers la modernité pour plusieurs raisons dont les principales consistent en un système social très inégalitaire; une élite sans identité ou plutôt ayant façonné sa propre identité qui est un amalgame entre une terre et une culture croisant une modernité, subie moins qu’assumée, et une tradition non valorisée par une purification judicieuse; une indécision entre une réforme de la religion la purifiant de toutes les scories superstitieuses qui entravent la progression vers une société rationnelle et respectant les droits de chaque individu à disposer de soi-même dans le respect d’une législation démocratique. Dans la religion islamique, me disait-elle, l’homme est le seul responsable envers Dieu, et pourtant l’orthodoxie religieuse s’est ingéniée à soumettre le quotidien de l’individu à une grille des usages et normes qui rendent sa conduite réglée comme du papier à musique. De sorte que toute la journée et à l’occasion du moindre agissement, il devrait d’abord se demander si son acte est conforme aux prescriptions de cette orthodoxie. Elle concluait son réquisitoire en affirmant que le problème des marocains c’est qu’ils ne disposent pas d’une vision claire de leurs situations passée, actuelle et future. Autrement dit, ils ne savent pas précisément d’où ils viennent, ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. Leur identité est incertaine, ils sont dans un flottement dont ils ne pourraient sortir que moyennant un effort de réhabilitation de leur vrai passé — et non celui fabriqué de toutes pièces et imposé à coups de démagogie—, de valorisation de leur présent, notamment de leur potentiel humain et enfin une projection réelle et incluant l’ensemble de la population dans le futur. Sa réflexion intense, elle la prenait comme une thérapie contre la douleur morale et physique. De cette virtualité, elle s’en servait comme un bouclier qui atténuait les coups que lui portait la mort dans une lutte sans merci.
>>> à suivre ...

..
(*)- Légende qui date du IXX ème siècle, infirmée par les zoologues.


art. n° 712











CONTACT
Contactez RÉFLEXIONS ET ANALYSES
Maroc - France
issamy@ahfir.eu
© 2019 - issamy.ahfir.eu