IV - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
09 09 2019 - 09:08
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Épisode IV

Au troisième jour de mon séjour auprès d’elle, elle m’avait donné l’impression de se sentir coupable envers moi du fait que je n’ai pas eu l’opportunité d’admirer les merveilles de ce pays qu’elle adorait plus que ses propres citoyens. On dirait qu’elle avait toujours nourri l’ambition de me convaincre, preuves à l’appui, de la justesse de son choix et surtout pour me forcer à trouver la réponse adéquate à la question que je ne cessais de me poser à son propos à savoir ce qu’elle était venue chercher et qui la retenait dans ce pays dont ma première impression fut les contrastes et inégalités sociales criantes qui le caractérisaient.

Après une matinée passée à soulager ses douleurs et prendre assez de repos pour faire face aux pénibilités du projet qu’elle mijotait, elle me proposa en milieu d’après midi de l’accompagner dans une balade dans son quartier. Histoire de voir les gens, d’échanger avec eux, de reprendre le fil que la maladie a cassé. Elle s’est faite installée dans un fauteuil roulant fonctionnant à l’énergie des bras et je me proposai de le piloter pour se libérer des services de la jeune fille. Son voisin d’en face qui sortait de chez lui la héla en termes affectueux et se précipita vers nous. Il lui fit la bise et me tendit sa main en me jetant un regard questionneur. Quand elle lui apprit que j’étais son ami qui valait tous ses autres proches, il me prit dans ses bras et me gratifia de quatre bises. Il me sortit ses meilleurs mots en français et même me demanda les nouvelles de ma famille. Ils baragouinèrent et d’un seul coup je vis une expression de désolation et de tristesse envahir le visage de l’homme. Il se baissa sur elle la serra émotionnellement, renifla fortement et s’efforça d’empêcher ses larmes. Pour éviter une déflagration émotionnelle qui aurait débouché sur une orgie de pleurs, je me hasardai de prétexter une urgence. Je poussai le fauteuil et m’excusai auprès du voisin. Il baissa la tête, s’essuya le nez et continua son chemin.

Sous sa direction, nous débouchâmes dans une rue commerçante, bruyante, animée, aux côtés des commerces sédentaires réguliers, par une kyrielle de marchands ambulants vantant à cor et à cri leurs marchandises qu’ils présentaient sur un plateau de chargement attelé à une moto de grosse cylindrée. A peine l’avait-on entamée que j’entendis des appels, des « bonjours madame », des « ça va madame »? Des « oh ! Madame ». Au milieu de ce brouhaha joyaux je la vis renaître de ses cendres, hélas ce ne fut que momentanément. Elle prit le temps d’échanger avec toute cette foule bigarrée d’hommes et de femmes. Avec chacune et à chacun elle eut des paroles douces, agréables en arabes ou en français et souvent dans le mélange des deux langues. Durant mon séjour dans ce pays je constatai que les classes moyennes et les individus s’y apparentant pratiquent un parler combinant des mots et des phrases d’arabe et de français et même qu’ils conjuguent des verbes français selon les modes de la conjugaison arabe, d’où il résulte un néologisme barbare.

Par sa façon de serrer les mains, de fixer les visages comme pour les graver dans une mémoire restée hors d’atteinte de la maladie, je reconnus le lancement d’un adieu à tous ces gens qu’elle avait côtoyés, observés, et surtout aimés au point d’en faire ses proches de substitution. Malgré la fatigue, ce bain de foule lui rendit une vigueur passagère. Ses yeux brillaient et son visage avait repris de la couleur. Elle en fut ravie. Nous allâmes jusqu’à la mosquée que nous contournâmes, faute de pouvoir y accéder — Elle m’expliqua que le rite islamique suivi par les marocains interdit l’entrée des non musulmans à la mosquée. Néanmoins, elle me fit une description détaillée de son intérieur. Elle me parla des piliers d’arcades ornées de zellige, des moucharabiehs finement travaillés qui séparent la partie réservée aux femmes, des tapis somptueux, du mihrab richement décoré, du vaste dôme central orné comme l’ensemble des murs de versets coraniques admirablement sculptés, des arabesques et autres richesses artistiques qui l’ont émerveillée.
Sans attendre de lui faire remarquer l’interdiction qui frappe les non musulmans et éviter tout soupçon concernant son éventuelle conversion à l’islam, elle me confia qu’elle savait tout cela parce qu’elle s’y était introduite avec la complicité de quelques unes de ses amies musulmanes qui l’affublèrent d’une djellaba et d’un voile pour qu’elle ait l’apparence d’une pieuse musulmane. Pour s’éviter un autre bain de foule qui l’aurait fortement exténuée, nous retournâmes à la maison par un chemin détourné presque pas fréquenté. Le soleil déclinait et les ombres s’allongeaient démesurément. Une brise douce et revivifiante venait de la mer située à proximité. Ma chère sentit cette douceur lui ranimer tant le physique que le moral et l’esprit et s’adressa à moi en termes affectueux et solliciteurs: «Tu sais, Paul, mon souhait le plus cher est de revoir la mer et revivre une dernière fois le sublime coucher de soleil à tes côtés... Tu sais, ajouta-t-elle, la mer est à moins de deux cents mètres !» J’arguai qu’elle était fatiguée de toutes ces émotions subies dans la rue et de plus il était tard pour en profiter pleinement. Je lui promis de l’y conduire le lendemain. Le soir elle montrait des signes d’exténuement plus accentués que les jours précédents. Je la couchai et la veillai jusqu’à son endormissement.
Habitué à plus d’activités quotidiennement et fort préoccupé de ce que je vivais ces jours-ci je n’ai pu trouver le sommeil rapidement. Alors ma mémoire me restitua ces scènes de la rue dans laquelle nous nous étions promenés. Je repassai en revue ce tohu-bohu qui tient place de mode de vie. Une véritable négation de l’urbanité où les contraires font bon-ménage: de pauvres femmes offrant, à même le sol, des petites quantités de légumes épluchées ou décortiquées, ou sur des tables de fortune des galettes et du pain fabriqué vraisemblablement à la maison selon des moyens rudimentaires côtoient des magasins modernes pourvus de marchandises de dernier cri en Europe. Tous les négoces y cohabitent. Et cela ne peut que faire le bonheur de la ménagère comme du promeneur. Quelle diversité ! Vu sous cet angle on ne peut demander à être mieux servi ni même l’espérer.

Néanmoins, dans cette rue qui offre tout ce qu’une femme ou un homme peut demander et payer, même des frivolités, il n’y a plus de trottoirs. Oui les trottoirs ont disparu sous les étalages des commerçants. Pis encore ! Sous l’effet d’une émulation malsaine, la plupart d’entre eux, si ce n’est tous, n’ont pas hésité à pousser leur hardiesse jusqu’à mordre largement sur la chaussée. Ainsi, par la volonté de ces commerçants, la chaussée est réduite à un couloir qui ne permet guère une circulation à double sens et où le stationnement des humains et des véhicules n’obéit à aucune règle. Cet espace d’un désordre anarchique est forcément partagé par les véhicules automobiles, ceux à deux roues, les piétons dont un grand nombre de femmes mamans avec leur ribambelle d’enfants à pieds ou montés dans une poussette, des fois même s’y ajoutent des charrettes tirées par des bêtes ou aux bras de l’homme. Tout ce beau monde évolue dans un espace exigu et dissemblablement disputé ? La sécurité, la notion de danger ne semblent pas avoir la moindre place dans les consciences. La voiture passe à dix centimètres de l’humain, et on ne peut pas faire deux pas sans s’excuser continuellement, sans avoir les yeux partout pour ne pas se faire écraser les pieds ou paniquer en entendant subitement le ronflement du moteur de la voiture derrière soi voire même sentir sa chaleur dans le dos. C’est une véritable scène de tauromachie où le taureau est remplacé par le véhicule. On esquive les voitures en exécutant, aussi adroitement que possible, un quart de tour soit à droite soit à gauche au gré de la densité du trafic. On slalome entre les étalages pour ne pas s’aventurer trop loin sur la chaussée et s’exposer au risque des véhicules et à l’ire de leurs conducteurs. Vivre quotidiennement cette réalité périlleuse et entièrement navrante, ne pouvait que déboucher, semble-t-il, sur un comportement qui s’est généralisé et banalisé au point d’entrer dans les habitudes et ne titiller la curiosité ni des responsables ni des populations.

>>> à suivre ...


art. n° 724











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