V - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
09 09 2019 - 09:36
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Épisode V

Le lendemain, au quatrième jour de ma présence auprès d’elle, Ma chère ne fit aucun effort pour se relever. Sa consumation par la maladie s’accentuait chaque jour un peu plus. Elle ne pouvait rien avaler et n’ouvrit que rarement ses yeux quand j’insistai pour lui insuffler du courage. Cependant en fin d’après-midi, une vigueur impromptue l’envahit. Faisant appel à mon aide, elle se mit sur son séant et réclama un verre de lait qu’elle but à petites gorgées avalées avec peine. Elle s’efforçait de sourire, mais on ne voyait sur son visage qu’un rictus navrant qui n’augurait rien de mieux. D’une voix presque éteinte elle me supplia de la conduire au bord de la mer. Je lui en fis la promesse et lui conseillai de bien se reposer en prévision de ce qu’elle endurerait pendant cette entreprise, que je redoutais pour le peu de forces qui lui restaient. Tenant compte de toutes les considérations du moment, j’évaluais ses capacités d’endurance à environ une heure et demie.

Quand nous gagnâmes un magnifique enchaînement de falaises surplombant l’océan atlantique, elle m’indiqua, avec un enthousiasme que je ne lui avais pas connu depuis que j’étais chez elle, un endroit paisible presque à l’abri des regards, en face d’un rocher que les vicissitudes du temps et l’acharnement perpétuel de la violence des vagues ont transformé en un pont naturel que ne traversent que des eaux déchaînées. Elle le regarda et puis me dit: « Tu vois Paul, si ce lieu magique se trouvait dans un pays riche où le consumérisme luxueux et le sensationnel trônaient en tendance et style de vie, il aurait été aménagé en site de villégiature pour grosses fortunes». J’acquiesçai volontiers. Effectivement, l’endroit émerveille et donne des idées à des gens que le sort a favorisés. Pour ceux qui galèrent quotidiennement pour presque rien ou peu s’en faut, il n’est qu’un gros caillou au milieu d’une vaste étendue d’eau et dont l’utilité n’est avérée que pour une poignée de misérables pêcheurs à la ligne qui s’y rendent pour tuer ce temps qui ne rapporte rien à le passer ailleurs.

Elle porta son regard fatigué sur l’horizon embrasé par un soleil déclinant, puis me lança comme pour prendre mon avis: « Si je devais invoquer Dieu pour une place au paradis, j’aimerais bien que cette place soit nantie d’un coucher de soleil éternel, immuable, invariable, mais avec un vrai soleil, une vraie mer, un vrai horizon et une sensation exactement pareille à celle qui m’anime en ce moment. Ce que je souhaite c’est une transposition dans l’au-delà, de ce coucher de soleil qui se produit tous les jours dans la vie terrestre. Mais au fait ! Mes amis musulmans prétendent que le paradis est éternel, et où le temps, donc, n’aura pas lieu d’être. Toutes les choses terrestres seraient vaines au paradis et en fin de compte il n’y aurait pas de soleil qui se fatigue quotidiennement à parcourir le ciel d’est en ouest pour éclairer la terre et ravir les amoureux de la nature de son lever et de son coucher. Comme nous, pauvres créatures, faibles, vulnérables, altérables, il est soumis à la finitude. D’ailleurs, il ne restera, disent-ils, que Dieu ; tout ce qui est en dehors de lui est périssable. Pourtant, le soleil par sa naissance et plus par sa disparition quotidiennes est le seul élément naturel qui nous transporte de joie à son apparition et à sa disparition. Généralement toute disparition d’une chose aimée ou d’un événement jovial, même momentanée nous pique d’une désolation, même quand son retour est assuré par une loi immuable, celle de la nature. Jamais nous ne nous réjouissons de la fin du printemps ou de l’été, mais le spectacle que nous offre cet astre érigé par les anciens en divinité et tombé de nos jours à la posture d’une vulgaire torche vouée à l’épuisement de son carburant, force notre admiration et favorise nos émotions à son apparition comme à sa disparition au-delà de cet horizon qui nous fait rêver».

«Pendant ces quarante années passées dans ce paradis terrestre, j’en ai côtoyé des gens et de différentes conditions, de divers niveaux d’instruction et de réflexion. Une expérience par laquelle je conclue à la nécessité absolue d’une réforme religieuse audacieuse et intégrale, qui les fera adhérer à la raison plus qu’à des décisions circonstancielles sacralisées par leur caractère innovateur par rapport à une époque révolue. Cette réforme devrait s’appuyer sur la réalité sociale et sociétale du pays, en tenant compte de ses réalités et de ce qu’elles nécessitent pour une vie meilleure et plus épanouie. Et là on retombe sur la question cruciale de savoir le sens que l’on attribue à la vie. Pour mes amis musulmans la vie n’est absolument pas l’objectif principal de l’homme sur terre. Il y est pour travailler pour réussir son salut dans l’au-delà, auprès de Dieu. Et ce sont les commandements de Dieu disent-ils. Autrement dit, Dieu n’a créé l’homme que pour que celui-ci l’adore. A ce point du raisonnement, personnellement je trouve que mes amis tombent dans la contradiction suivante : D’un côté ils disent que rien n’est semblable à Dieu, qu’il subsiste par lui-même. Ce qui signifie pour moi que tout ce que l’homme peut concevoir ne correspond pas à Dieu. En conséquence Dieu serait une « idée-puissance-créatrice » à laquelle, sous peine de tomber dans l’anthropomorphisme, on ne peut, en aucun cas attribuer une image qui pourrait la concrétiser. En définitive, Dieu est une puissance connue par ses actes cependant nullement par ce qu’elle est, c’est-à-dire son être. Si nul et rien n’est semblable à Dieu, tout ce dont l’homme dispose (corps et esprit), Dieu en est au-dessus, il le transcende. L’homme ne partage rien avec Dieu, ni dans l’être ni dans les actes. Et pourtant on attribue à Dieu le besoin d’être adoré, d’en célébrer les louanges, et l’existence en son être d’un égo qui demande à être satisfait dans ses désirs qui ressemblent en tous points à ceux que l’homme éprouve. Si la conscience humaine a pu arriver à connaitre Dieu par son œuvre et le fonctionnement rationnel de celle-ci, elle ne devrait pas s’écarter de cette rationalité et replacer Dieu au dessus de tout anthropomorphisme. Elle devrait se suffire de connaitre ses actes et de s’éloigner de toute théologie spéculative sur son être.

Dieu n’a pas besoin qu’on l’adore et ce que ce soit par les hommes ou par d’autres êtres. Il en est au dessus et se suffit à lui-même. Si nous sommes sur terre c’est par un acte de pure générosité de Dieu pour que nous puissions y jouir de tout ce qu’il a créé pour nous. Alors, l’homme couvert de tous ces bienfaits se doit d’être reconnaissant envers son créateur non pas pour que Dieu soit satisfait de lui, mais pour sa propre satisfaction. Un homme juste ne saurait négliger de se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur, quand bien même celui-ci n’en avait nullement besoin et n’en prêterait aucune attention. Le bonheur c’est aussi l’appréciation de ce que l’on reçoit par le témoignage d’une gratitude sincère. C’est pour la satisfaction de soi et non pour celle de Dieu que toute spiritualité devrait nous recommander de célébrer, parfois par des rites, cette gratitude. Et à chacun de choisir librement le moyen qu’il juge approprié pour accomplir cet éminent devoir envers soi-même.

Et puisque un acte de générosité de la part d’un être avec lequel l’homme ne partage rien et qu’il n’existe absolument rien qui Lui soit semblable, il ne devrait exister de discrimination sur terre pour que tous les hommes en tirent un profit raisonnable et équitable. D’où la nécessité et l’obligation faite à l’homme d’être juste envers lui-même et envers les autres. En conséquence la vie sur terre est le but principal de l’acte de création divine. La gestion de son œuvre, cet univers dans lequel nous vivons, est confiée à l’homme. En le dotant de la raison, Dieu lui a attribué la responsabilité de se conformer à cette raison, dont la justice et l’égalité sont des principes fondamentaux. Celui-ci a une double responsabilité qui consiste à agir avec justesse et justice. La première consiste en l’emploi de la raison et la seconde en la recherche de l’équité ».
Je l’écoutais sagement, cependant sans la moindre idée sur toutes ces questions qui l’avaient préoccupée jusqu’aux tous derniers jours de sa vie. Alors, je ne disais mot et me contentai de l’écouter disserter sur des thèmes qui dépassent ma culture d’homme pragmatique. Elle n’abandonna ses considérations métaphysiques que lorsqu’elle vit l’astre du jour sur le point de terminer sa course immuable. On eut dit qu’une main invisible avait pressé son bouton off. Un faible raclement de gorge entama ce silence et les mains se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil roulant. Depuis je n’entendis plus rien émaner de ce corps que la maladie a choisi de ravager en épargnant l’esprit qui l’habite.

Imperceptiblement, l’horizon rougit des derniers rayons de soleil qui l’inondaient d’un mélange subtil de couleurs indescriptibles. Prétendre pouvoir en donner une description serait une pure fanfannerie. Seul le cœur avec ses émotions est à même de ressentir la beauté d’un tel phénomène.

Bien que je ne sois pas enclin à des manifestations émotionnelles, à la vue d’une pareille merveille de la nature, mon être s’ébranla et un «waouh» incontrôlé sortit de mes tripes. Quand elle me vit silencieux, les yeux arrondis par la surprise, exorbités d’enchantement, le regard figé sur cette beauté solennelle, elle y vit la confirmation incontestable de son choix, de son amour pour ce pays qu’elle porte dans son cœur comme chacun de nous y porte le souffle de la vie.

Quand le crépuscule baissa son rideau sur ce spectacle naturel, je murmurais qu’il était temps de rentrer. Elle sortit de son silence par le même raclement de gorge et opina de la tête. Nous rejoignîmes le domicile dans un silence funéraire, chacun de nous préoccupé à sa façon de la suite des événements. On était presque arrivés dans la rue où se trouve l’appartement, quand la sonnerie de téléphone de ma chère retentit d’une douce mélodie. Ce fût la jeune marocaine qui se préoccupait de notre absence du domicile. Depuis que j’étais auprès de ma chère, elle se permettait de s’absenter pour s’occuper un tant soit peu de son foyer. Elle disposait des clefs de l’appartement et le gérait avec un intérêt plus grand que pour sa propre famille. Il faut dire aussi que son emploi par ma chère était une aubaine inespérée dans un pays où le chômage fait des ravages parmi la population et les jeunes en particulier.

A peine j’eus entrebâillé la porte d’entrée que le fumet d’un plat aromatisé de fines herbes odorantes me troubla l’esprit en y ôtant toutes ces pensées lancinantes. Ma chère m’expliqua que c’est une très riche soupe marocaine (Harira) qui se préparait dans la cuisine. Lasse de la balade et de théoriser l’avenir des autres, elle refusa tout aliment et se laissa aliter. Je ne sus si elle dormait réellement ou si elle était occupée à repasser, dans sa tête toutes ses réussites et tous ses échecs dans un parcours de vie qu’une injustice naturelle avait raccourci. Prenant la mesure de son état, je ne dormais que d’un sommeil léger pour que la fatalité ne fasse pas son œuvre à mon insu. A chaque fois que je sentais qu’elle était dans le besoin de satisfaire un de ses besoins affreux que l’horrible maladie lui imposait, je me précipitais à son chevet et l’aidait du mieux que je pouvais. Cette nuit ses vomissements se multiplièrent à une fréquence alarmante et son état de santé devint plus effrayant qu’avant. Alors, je pris la décision d’improviser pour moi une couche près de son lit afin de parer à toute éventualité. Ni elle, ni moi nous ne connûmes le repos. Toute la nuit, elle était sujette à une grande agitation nerveuse et aucune position de son corps ne lui convenait.

>>> à suivre ...


art. n° 771











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