VI - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
10 09 2019 - 18:50
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Épisode VI

Au matin de ce cinquième jour, la jeune fille prit le relais et la veilla pendant que je sommeillais légèrement. Vers dix heures je fus réveillé par un vacarme et des cris étouffés. Ma chère fut trahie par ses forces et chuta en plein parcours vers les toilettes. Je la soulevai avec l’aide de la jeune fille et depuis je ne la quittais pas une seconde. Quand j’ai vu que son état se dégradait à vue d’œil je pris la liberté de téléphoner à son médecin. Il m’expliqua que si elle n’avait pas de fortes douleurs, il n’y avait absolument rien à faire et de s’en remettre à la main de la providence. Je lui demandai aussi si on pouvait la mettre sous perfusion pour pallier le manque d’une nutrition directe. Son avis en fut indifférent. Au cours du reste de la journée les choses revinrent au statu quo: une situation de semi léthargie où s’alternaient des moments de conscience et d’autres d’absence de toute activité corporelle. Je continuai à lui administrer son traitement antidouleur et l’encourageai à s’alimenter du mieux qu’elle pouvait, même si je voyais que le dégoût de la nourriture la suppliciait. La maladie la consumait à vue d’œil et cela m’interdisait de lui prodiguer des paroles de consolation et d’encouragement. Elle était trop rationnelle pour que je puisse me permettre de lui mentir sous couvert du sentiment d’une quelconque compassion ou charité. Elle n’était pas assez chrétienne pour croire que les grandes souffrances et les tribulations de la vie sont des épreuves qu’une forte foi religieuse fait passer pour un viatique qui rapproche du paradis. Ou que l’ardeur de la maladie et la douleur la plus cuisante purifient l’âme de l’homme. Je l’aurais déçue dans ses derniers instants à lui débiter un discours de soumission à la volonté divine qui l’aurait prédestinée à un tel sort. Et que la vie et la mort s’égalent pourvu qu’on soit soumis à la volonté de Dieu et dans sa grâce. Et que Dieu ne nous a créés que pour satisfaire sa volonté désintéressée d’être adoré. Cependant, Dieu qui nous a dotés de la raison pour nous en servir dans la gestion de notre vie, pourrait-il avoir une volonté irrationnelle ?

Aurais-je pu lui seriner ce qui m’a été dit par son voisin que la maladie et les souffrances endurées dans la vie absolvent les péchés ? Aurais-je pu lui assurer que les tourments et l’amertume de la vie terrestre seront changés en bonheur éternel dans l’autre vie ? Que ce qu’elle était en train d’endurer était une épreuve, un exercice de patience qui procurerait mérites et récompenses, qui mèneraient à goûter aux joies célestes?

Toutes ces paroles qui, assurément conforteraient les personnes qui ont une foi forte ou celles que la finitude tourmente, faute d’une foi aussi solide, n’auraient rien ajouté à sa sérénité ou à son courage face à la mort. La paix de la conscience et la tranquillité de l’âme avec lesquelles personnellement je la voyais faire face à la mort, elle ne les aurait pas atteintes par un recours aux enseignements d’une quelconque religion, mais par le moyen de la réflexion rationnelle sur les relations entre Dieu et l’homme. La générosité du premier se manifeste dans une création désintéressée du second et celui-ci, en conséquence, se devrait de se montrer digne de la responsabilité qui lui est confiée.

Certainement qu’à un moment ou à un autre de sa décadence elle eut manifesté de la peur face à la mort, et aurait pesté contre cette injustice aveugle qu’elle avait subie. Mais à aucun moment, au cours de ma présence auprès d’elle, elle n’avait fléchi le genou devant la douleur, la peur, la tristesse et l’amertume. On croirait sans peine que sa sérénité face à ce sort injuste resta intacte: elle ne s’était jamais plainte et ses voisins ne s’aperçurent de sa maladie que lorsque ses jambes lui faillirent et la contraignirent à recourir à l’usage d’un fauteuil roulant. Elle continuait à pérorer ses discours intarissables sur le devoir de l’homme à rechercher la justice, la vérité pour elles-mêmes, pour ce qu’elles représentent comme des valeurs intrinsèques.

Vers le milieu d’après-midi de cette cinquième journée, sa détermination de finir selon ses propres règles lui permit de reconquérir suffisamment de force et de conscience pour m’expliquer ses dernières dispositions. Elle me montra un petit sac de voyage qu’elle gardait sous son lit et m’expliqua que tout y était et que je n’aurais aucun souci à me faire pour gérer les questions qu’elle me léguerait après sa mort. Je n’osai y toucher et réprimai un sanglot qui aurait anéanti toute cette dignité que nous prîmes de haute lutte à nos émotions. Le fort appel à la prière que le muezzin de la mosquée lança dans les airs par haut-parleurs sauva la situation et permit de changer le registre de la conversation. Elle tendit l’oreille écouta ou plutôt savoura jusqu’à la fin cet appel chantant et puis me dit: «Ah ! Ce que j’aurais aimé ne jamais être privée de cet appel! Depuis que je l’entends, il est devenu un repère dans ma vie quotidienne ; de ce côté-là je suis une vraie musulmane». Elle referma ses yeux et replongea dans un silence qui était devenu fréquent, car le moindre effort l’essoufflait.

Quand vint le soir et profitant de l’appel à la dernière prière, je voulais la réveiller pour lui proposer de manger quelque chose. Elle ne répondit pas et je constatai que son état s’était empiré. Sa physionomie avait pris un aspect contracté, ses membres se raidirent et ne lui obéissaient pas, son souffle devint précipité, court, irrégulier, des accès convulsifs la secouaient. Elle donnait l’impression de se débattre contre une force invisible. Quand je la voyais ainsi je compris que la fin pourrait être au bout de la nuit. L’idée d’appeler un médecin me frôla l’esprit, cependant le souvenir des paroles du cancérologue m’amena à faire preuve de réalisme. Je supplie la jeune marocaine de retarder son départ le plus longtemps possible ; elle me répondit d’une voix rembrunie qu’elle ne quittera pas ma chère dans un état aussi inquiétant. Elle surmonta son émotion et balbutia dans son téléphone des mots en arabe, le rangea et pris place face à moi de l’autre côté du lit de notre chère. Je la revoie encore tantôt lui humecter le visage avec un linge, tantôt remettre un pied ou un bras que cet ébat morbide faisait écarter de sa place. Moi je ne cessais de lui serrer la main entre les miennes ou la porter à mon cœur. Nous assistâmes impuissants à son ultime combat contre la mort ou plus exactement aux conditions dans lesquelles elle subissait la mort. Plus la nuit s’avançait, plus son état s’empirait et la rendait une proie un peu plus facile. Mais ce combat, dont l’issue est connue d’avance, se livre-t-il réellement contre la mort ou ne s’agit-il, en réalité, que d’un affaiblissement continu des organes jusqu’au lâchage complet, jusqu’à leur cessation de fonctionner normalement, ce qui enlève au souffle de la vie toute condition de continuer à animer un corps complètement altéré. Autrement dit le souffle de vie ne se retire du corps que si celui-ci cesse d’être dans la normalité. Le combat contre la mort se perd en réalité au moment où l’homme se trouve démuni de tous moyens de remédier au mal qui atteint le corps. Le reste ressemble à un sursis accordé par l’altération progressive des organes sous la poussée du mal.
Puis son souffle s’accéléra, devint saccadé et un mouvement semblable à celui d’un soufflet gagna son ventre. Ses jambes se contractaient et se décontractaient successivement, ses bras s’agitaient de façon désordonnée, un râle, certes léger, lui secouait la gorge. Une scène déchirante qui exprimait ses souffrances. Les soubresauts de la mort se faisaient intenses et incessants. La jeune marocaine et moi étions démunis de tout savoir en matière d’agonie, de toute expérience pouvant nous aider à faire face à cette situation déchirante. Quand nos regards se croisaient, ils exprimaient notre impuissance mutuelle devant le malheur. Accablés et brisés comme nous l’étions, nous nous contentions, chacun à notre manière de subir ce malheur. Elle, vaincue par la tristesse, déplorait par des larmes intarissables la lente désastreuse agonie et moi, crispé, au bord de l’effondrement je continuais à serrer une main frêle, décharnée comme si je voulais lui insuffler un nouveau souffle de vie en substitution de celui que la mort était en train de lui soutirer violemment même si sa victime était aux abois et qu’elle avait depuis plusieurs jours accepté le sinistre verdict. Le temps s’écoulait dans une indifférence inflexible aux halètements violents qui s’étaient déplacés vers la poitrine qui se soulevait à un rythme qui nous affolait. Les assauts de la mort qui s’acharnait sur un corps qui ne résistait qu’en apparence m’étouffaient par le spectacle affreux que cette mort a mis en scène pour l’humilier dans sa défaite même si sa reddition fut librement proclamée. J’avoue, cependant, et je ne savais si par un sentiment de compassion ou par l’écrasement de la douleur que je sentais me phagocyter, que je formai en mon fond le souhait que la mort daigne agir rapidement et achever sa proie et que ce registre de la vie soit définitivement clos.
Comme un cambrioleur qui n’agit qu’au cœur de la nuit, la mort, cette voleuse d’âmes, quand elle avait senti l’approche de l’aurore matinale, elle décida de mener son assaut final, son coup de grâce. Alors, sans transition, le hideux halètement se mua en minces filets d’air, hachurés, l’agitation de ses membres disparaissait et un voile de sérénité s’étalait sur son visage. Seule sa bouche restait légèrement entrouverte pour permettre aux derniers battements de son cœur de clôturer le compte de la vie de ma chère.

L’appel à la prière du matin qui s’élevait dans une aube douce, n’attira que faiblement notre attention. La mienne d’abord parce que ma chère n’avait plus la force de savourer, comme auparavant, cet appel chantant et même peut être qu’elle n’était plus consciente. Dans une pièce accueillant les premières lueurs du jour naissant, ma chère expulsa son dernier maigre souffle. Aucun de nous deux ne s’en aperçut, mais le calme plat qui recouvrit son corps nous insinua un doute sérieux. Nous nous regardâmes et je tâtai son pouls et comme je ne sentis rien, je me baissai et collai mon oreille contre sa bouche, rien n’en sortait ; je la plaquai ensuite sur son cœur et c’est aussi le calme plat. Je regardai de nouveau la jeune marocaine avec le regard confirmatif et entrepris de fermer définitivement la bouche de la dépouille mortelle. La jeune marocaine éclata en un sanglot long et violent et se jeta sur le corps et l’enlaça pendant un moment. Quand la jeune fille se retira, je déposai un baiser sur le front de l’enveloppe charnelle de ce qu’était ma chère sans oser la regarder entièrement. Je remontai le drap qui lui servait de couverture jusqu’à la couvrir entièrement. Je suppliai la jeune fille de puiser le courage dans la raison. Elle cessa ses pleurs, me demanda si j’avais envie de prendre le café et je lui répondis que pour le moment l’envie me manquait.

>>> à suivre ...


art. n° 786











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