VII - CHRONIQUE D’UNE AGONIE LUCIDE
LITTERATURE
10 09 2019 - 19:05
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Épisode VII

Je me penchai sous le lit et sortis le sac auquel ma chère avait confié ses dernières volontés et toutes les dispositions qu’elle avait prises pour que son départ n’importune personne. J’y vis que tous les dossiers étaient impeccablement rangés, avec l’objet noté sur chacun d’eux. Au début du classement il y avait une enveloppe à mon nom. Suivant l’ordre voulu par la défunte je commençai par décacheter l’enveloppe. De sa belle écriture elle m’annonçait sa maladie et son niveau de gravité, l’arrêt désespéré des médecins et sa soumission à ce qu’elle avait appelé la loi naturelle même si elle la trouvait injuste de préférer une femme pleine d’espoirs pour elle et pour les autres à des vieillards grabataires complètement rincés et lessivés par le temps et peut-être espérant qu’elle les soulagerait d’une vie qui leur pèse. Puisqu’elle me donnait des précisions sur sa maladie, j’en déduisis qu’elle aurait probablement introduit dans ses calculs un éventuel empêchement inéluctable qui m’aurait mis hors d’état de répondre à son appel. Elle y avait énuméré toutes les tâches à accomplir pour que sa dépouille aille se reposer dans sa terre natale aux côtés de ses parents qui lui avaient inculqué l’amour des autres par le contact physique. Je suivis scrupuleusement son planning. Elle avait tout prévu. Elle légua ses meubles et autres affaires personnelles à la jeune marocaine, réglé le loyer de l’appartement, clôturé son compte bancaire, etc. Elle n’a rien laissé en instance de règlement. Aussi, deux jours me suffirent pour accomplir les formalités de rapatriement en France de sa dépouille mortelle et autres formalités administratives.

Dès que la funeste nouvelle se diffusa par ouï-dire, probablement à la suite du transport du corps à la morgue, auprès des voisins et autres personnes qui la fréquentaient même un tant soit peu, une petite foule se massa devant la devanture de l’habitation. Les hommes, notamment ceux qui pouvaient bredouiller quelques mots en français me présentaient leurs condoléances en me serrant la main, les autres s’adressaient en arabe à la jeune fille tout en gardant une distance que je pris, par ignorance des préceptes de la religion islamique telle que pratiquée dans ce pays, comme un signe de respect. Mon illusion fut dissipée par les explications que me fournit la jeune fille. Elle m’affirma que la distance que les hommes tenaient à l’égard des femmes résultaient en réalité d’une soi-disant tradition religieuse qui tient la femme pour un objet de tentation, voire même qu’elle serait un sérieux motif de rupture de la pureté conférée par les ablutions. Pour ces raisons, tout contact est strictement interdit entre une femme et un homme dont le mariage n’est pas prohibé. Ainsi, seules les femmes la serraient dans leurs bras et certaines osaient même entrer à l’intérieur de l’appartement, probablement beaucoup plus pour découvrir le cocon de la française qui vient de mourir que par bienséance face à l’événement, car rien n’avait été prévu à cet effet.

Elle s’était éteinte dans l’intimité de son appartement. Elle était partie sans l’assistance d’un prêtre, d’un imam ou d’un rabbin. Elle n’en avait aucun besoin, car elle portait la foi en Dieu dans son cœur. Elle s’était mis toute seule sur le chemin du retour à Dieu, un chemin qu’elle avait découvert par sa propre réflexion. Toute orthodoxie la révulsait et s’opposait à tout discours à connotation transcendantale ou mystique. Elle simplifiait au maximum le schéma des relations entre Dieu et sa création et dénonçait les constructions mentales enchevêtrées qui enserrent l’individu dans un carcan aliénant le moindre bout de liberté.

Elle me répétait souvent ce qu’elle tenait pour son credo, «Je vis ma vie en conformité avec ma raison et mes principes et advienne que pourra. J’aime la vie et j’assume tous ses aléas. Le bien comme le mal peuvent m’atteindre tant que je suis en vie. Ma raison m’y guide et accepte ce qu’elle ne peut changer, sans perdre confiance en l’avenir ». Pour appuyer cette foi en la raison et ce qu’elle appelait la fatalité issue de la raison, elle me citait ce propos philosophique : « Il est naturel que ce qui peut défaillir, défaille en effet ». Autrement dit, puisque le monde est imparfait, il peut, par conséquent, défaillir. Acceptons alors en toute logique sa défaillance car elle fait partie de l’ordre des choses dans ce monde, cependant sans cesser de chercher à y remédier. Ainsi, elle expliquait le mal dont l’origine n’est pas la volonté humaine par une espèce de fatalité d’un événement due au caractère obligatoirement imparfait de tout élément constitutif de cet univers. Et puisque tout dans cet univers est imparfait, donc susceptible de faillir dans son fonctionnement, il est tout à fait naturel qu’il y ait des victimes de ces événements défaillants. Ce fut peut être cette façon de concevoir son existence qui l’avait immunisée contre cette défaillance morale qui accompagne généralement les malades dont l’imminence de la mort se remarquait à leur vue. En tout cas, sa carapace n’en laissait rien pressentir. Je garde en mémoire sa résignation courageuse, son acceptation de cette loi de la création, cependant sans tomber dans l’erreur d’élever, certains aspects du mal au rang de signes d’un ordre de réalités spirituelles.

Ce fut certainement son attitude face à la mort qui me dispensa, l’esprit serein, de me conformer à ces rites qui obligent moralement les gens à dispenser appui et encouragement et dirais-je un faux espoir à la véracité duquel seule la langue adhère. Elle-même, n’aurait accordé aucune crédibilité à des paroles, certes affectueuses, mais que sa raison aurait refusé d’admettre. Je préférais me réfugier dans le silence en lui ouvrant la voie de mon cœur en lui prêtant toute mon attention. Elle n’était ni dans le cas, ni dans l’esprit des malades qui recueillent avidement les paroles d’encouragement comme un baume qui adoucit leur âme. Elle n’était pas non plus de la trempe de ceux qui se cramponnent à la moindre parole d’espoir, à l’image du noyé s’accrochant à une brindille pour se sauver. Son tempérament et sa conscience des réalités l’en distinguaient.

A la fin des deux journées marathoniennes passées entre les bureaux des différentes administrations concernées par sa disparition, je décidai, en guise d’hommage à ma chère, de me rendre à l’endroit qu’elle préférait sur la côte, pour admirer, en tant que son mandataire, le sublime coucher de soleil. J’accomplissais ma mission en portant la triste nouvelle de sa mort à ce paysage dont elle ne se lassait pas d’adorer ; j’en profitais aussi pour m’en mettre plein les yeux, comme si j’allais la rencontrer pour lui en faire bonne remise. C’est depuis ce soir que j’avais commencé à réaliser que sa disparition n’était pas temporaire ou une illusion. Sa mort commença à m’habiter, elle avait creusé un vide en moi, une absence que je ne pouvais tolérer.

Au Début de la soirée du jour d’après, je rejoignis par avion mon foyer en France. Même si ce retour inéluctable était normalement souhaité, dès que je mis le pied sur le sol, je ne me senti pas entier. Il manquait quelque chose d’indéfinissable à mon être. Je comprenais ma tristesse mais pas ce semblant de partage entre deux lieux. J’avais comme une impression d’avoir oublié là où j’étais une chose précieuse, quelque chose dont je ne pouvais m’en séparer et que je pouvais non plus remplacer. Un vide abyssal. Je me résolu à annoncer la triste nouvelle de la mort de ma chère aux quelques amis qui étaient restés fidèles à son amitié en dépit du manque d’entretien de ses liens qui se distendaient avec l’éloignement et l’usure du temps. Une semaine après, je reçu un coup de téléphone de la compagnie d’assurance qui s’était occupée du rapatriement du corps et de toutes les formalités y afférentes. Elle m’annonçait l’arrivée en France de la dépouille mortelle et de la fixation de la date de son inhumation. Comme il ne lui restait, à ma connaissance pas de famille, aucune cérémonie funéraire ne fut prévue. Des obsèques simples et rapides. Environné d’une poignée d’amis, le cercueil fut porté, avec un appareil modeste, au cimetière. En suivant le cortège funéraire, forcé par la circonstance, je répétais dans ma tête ces quelques paroles dont je me souvenais de la chanson de Jacques Brel:

« Dire que Fernand est mort »
« Dire qu'il est mort Fernand »
« Dire que je suis seul derrière »
« Dire qu'il est seul devant »
« Lui dans sa dernière bière »
« Moi dans mon brouillard »
« Lui dans son corbillard »
« Moi dans mon désert »
« Devant y a qu'un cheval blanc »
« Derrière y a que moi qui pleure »
« Dire qu' a même pas de vent »
« Pour agiter mes fleurs »

La veille j’avais pensé à préparer une oraison funèbre. Je m’apprêtais à coucher sur le papier ce flot d’idées et de paroles qui remplissais ces journées mémorables que j’avais passées avec ma chère et qui continuaient à voltiger dans ma tête. Cependant, ni ma main ni mon esprit ne me concédèrent cette faveur que je voulais lui offrir en dernier hommage et je remis ce travail à plus tard. A aucun des moments de la journée qui précédèrent les obsèques, l’opportunité ne me fut donnée de réaliser ce projet et je résolus de me soumettre au diktat de mon état d’esprit. Mais quand le moment fatidique de l’inhumation arriva, mon émotion qui eut atteint son paroxysme me dicta d’improviser ou plutôt de réciter, de répéter quasiment mot à mot son discours sur la vie et sur la mort. Un soulagement inattendu me submergea. Peut-être avais-je le sentiment d’avoir accompli mon devoir, envers ma chère, du seul ami qui lui restait.

FIN




art. n° 787











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